Les Déchaînés

De Flo Jallier

Sarbacane – collection Exprim’ – novembre 2011

15 euros

 

Martinique, 1871. Amelia, fille d’une employée presque encore esclave, et Thibault, fils du propriétaire terrien, s’aiment follement mais sans espoir.

France, 1943. Camille, nièce de Thibault, est prête à perdre son intégrité pour sauver la vieille femme qu’est devenue Amelia.

1974. Louisiane veut oublier son passé. 2005. Marie-Jo le redécouvre.

Un siècle, quatre générations de femmes qui se suivent de manière plus ou moins directe, une même grande histoire d’amour à l’origine de destins très différents. Chacune des héroïnes assume le passé à sa façon : fierté et sacrifice, rejet complet… on l’aura compris, c’est Marie-Jo qui brise enfin les chaînes pour se tourner sereinement vers l’avenir.

Symboliquement, elle est d’ailleurs l’unique « je » féminin du roman. Mais le reste du temps, le narrateur externe ne reste pas factuel face à cette histoire passionnelle : beaucoup de dialogues, discours indirect libre, italique bien placé, émotions angoissées à foison. L’idée de faire parler le mari de Louisiane à sa place est aussi très habile, cassant une éventuelle monotonie de ce roman-gynécée. Le lecteur, qui aura sauté de 1902 à 1943, ne recompose que peu à peu les événements, avec un effet d’attente subtilement dosé. Nous sommes dans le secret de famille mêlé à la grande Histoire, l’esprit de liberté toujours à l’horizon.

J’avais beaucoup aimé Les Filles ne mentent jamais (Sarbacane, 2010), j’ai adoré Les Déchaînés. Dans une écriture de qualité toujours moderne (on ne se prend pas la tête), Flo Jallier nous transporte au milieu de vies comme il y en a d’autres, mais que la chaîne des générations rend très émouvantes. Pour moi, un magnifique roman de cette fin d’année.

A lire aussi :

Le Miroir de la liberté de Liliana Bodoc (Seuil, 2009)

Un Feu brûlait en elles de Jean-Guy Soumy (Robert Laffont, 2002, et oui, il y a du terroir intelligent !)

 

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« Oui, en cette heure festive, Thibault devint aux yeux d’Henri [le précepteur] ce qu’il nomma, en son for intérieur, le parfait exemple d’intégration réussie à l’envers, exception notable puisqu’il avait plus souvent (pour ainsi dire toujours) vu des Noirs voulant s’élever à la condition des Blancs, non le contraire. Cela dit, il suffisait de regarder un peu autour de soi pour s’apercevoir qu’il y avait forcément eu « intégration » sur l’île, sous une forme plus torve, plus nocturne, plus violente, en quelques mots plus vile et surtout non assumée, qu’on dénommait : métissage. » (pp. 51-52)