Les riches heures de Fantasia

16 mai 2012

Opération Gerfaut - Luc Blanvillain

Opération Gerfaut

De Luc Blanvillain

Quespire Editeur – mars 2012

Maxence s’apprête à passer un été lénifiant pour ne pas dire abrutissant. Mais Victor, son meilleur ami, a le projet d’explorer, comme ils le faisaient plus jeunes, une propriété privée un tant soit peu mystérieuse. Cette année, il prend pour cible le manoir de Mme Gerfaut, vieille veuve d’un autoritaire patron d’usine. Maxence, qui aurait préféré qu’on s’intéresse aux filles, finit par suivre et se prendre au jeu. De fil en aiguille, Victor (qui vient juste de perdre son père) se met en tête de résoudre un vieux conflit de famille chez les Gerfaut. Pour ce faire, nos héros partent à la montagne, et c’est le début du drame…

Attention, je dis « drame », car il y a effectivement de l’action frissonnante, de l’attente haletante et des sentiments touchants pendant toute la deuxième partie du roman. Mais il ne faudrait pas oublier la marque de fabrique de Luc Blanvillain, son humour pince-sans-rire que je trouve personnellement irrésistible. C’est le quatrième roman que je lis de cet auteur, et je n’ai jamais été déçue : immanquablement, même lorsque la situation s’avère urgente ou mortelle, je pouffe, je rigole bêtement à en réveiller Fantasia.

Au présent et le plus souvent en discours indirect libre qui permet de plonger dans les pensées des uns et des autres, le narrateur externe suit les nombreux personnages : Maxence qui grandit et applique aux filles de son âge l’exemple du divorce de ses parents, Victor un peu meurtri de la disparition de son père qu’il entend lui parler, Mme Gerfaut accrochée à sa dignité et son thé-brioche, Georges le tendre aux airs de gros dur, Noémie la blindée jamais contente... Comptons aussi sur Ferdinand l’amoureux éperdu depuis soixante ans, Yvonne dite « la folle-aux-chats », deux ados débiles qui se découvrent un cœur, etc. Dès qu’une nouvelle figure apparaît, et ce même pour seulement quelques paragraphes, l’auteur la croque et s’en moque (gentiment) en quelques phrases bien tournées.

Expliquer la multitude de situations drôlissimes ou les imbrications de ce(s) secret(s) de famille(s) à tiroirs serait impossible. Les petits chapitres sautent d’une situation à l’autre, c’est virevoltant de phrases courtes, apparemment sans queue ni tête mais en fait maîtrisé avec audace : l’intrigue n’est jamais bradée derrière l’humour. Mieux, elle nous parle de l’adolescence, coincée entre technologies des écrans et envies de courir sur le terrain de l’aventure. Maxence le blasé n’abandonnerait jamais son Victor, tandis que ce dernier se révèle enfin aux filles... J’ai dévoré et adoré ce petit roman carré : vous serez scotché d’attention ou tortillé de rire, mais jamais indifférent !

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15 mai 2012

Le Théorème des Katherine - John Green

Le Théorème des Katherine

De John Green

Traduit de l’anglais par Catherine Gibert

Nathan – mai 2012

Surdoué angoissé de ne pas être un génie, Colin collectionne… les Katherine. Ou plutôt les ruptures avec les Katherine, dont il vient d’ailleurs de fêter la dix-neuvième ! Déprimé, il part en voiture et au hasard avec Hassan, son meilleur ami. Ils atterrissent à Gutshot, Tennessee, où l’archiduc François-Ferdinand serait apparemment enterré. Ils font la connaissance de la gentille Lindsey, fille de la propriétaire d’une usine de cordons de tampons. Chargé avec Hassan de recueillir la mémoire des vieux habitants de Gutshot, Colin aura du temps libre pour se plaindre de sa petite vie, tout en tentant de modéliser un théorème capable de prédire l’avenir d’une relation amoureuse.

John Green nous avait habitués à des intrigues plutôt sombres, avec Qui es-tu Alaska ? et La Face cachée de Margo. Même Wil & Will gardait sa part de gravité. Ici, nous sommes non pas dans l’absurde, mais dans le déjanté, avec un personnage pas si courant que cela : l’intellectuel cool. En effet, si Colin lit ses quatre cent pages de connaissances pures par jour, il n’en oublie pas, avec succès, de lorgner les soutiens-gorges des filles. Il compose un drôle d’adolescent, volontiers auto-centré et à qui le brave Hassan (« je ne suis pas terroriste ») sert facilement de faire-valoir – mais aussi de moteur. Suivre les conversations de deux garçons, dans une production où les filles ont la part belle, est très croustillant.

Sous ses dehors baroques et aléatoires, le roman suit une certaine ligne, entre menus événements du présent et souvenirs de Katherine, qui doit mener Colin a/ à la résolution de son théorème b/ à l’amour sans contraintes katherinesques… Une chasse au cochon sauvage, suivi d’une attaque de frelons et d’une bonne bagarre avec le jeune musclé du coin lui fera d’ailleurs faire un grand bond dans ce sens. J’ai apprécié que tout ne tourne pas autour de Colin, ou plutôt que les personnages secondaires et leurs affects soient soignés, au fond crédibles. On pense par exemple à la mère de Lindsey, résolue coûte que coûte à faire vivre son usine et la mémoire de son grand-père. Il y a de l’émotion derrière le rire, et les anagrammes que confectionne Colin à propos de tout et de rien sont souvent assez révélateurs.

J’ai failli m’égarer dans la postface mathématique très sérieuse : John Green a laissé un de ses amis universitaire expliquer la démarche de Colin à propos de son théorème. Et on découvre donc que l’extravagant John Green, qui n’en est pas à une contradiction près, adore tout ce qui est logique… A lire sans hésitation, un roman qui vaut le détour !

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14 mai 2012

Will Gallows tome 1 : Duel dans la mine - Derek Keilty

Will Gallows tome 1, Duel dans la mine

De Derek Keilty

Illustré par Jonny Duddle

Traduit de l’anglais (Irlande) par Sarah Tardy

Albin Michel jeunesse – collection Witty – mai 2012

Le jeune Will Gallows veut venger la mort de son père, sheriff adjoint d’Oretown, une petite ville perchée sur la Roche du Grand Ouest. Ce dernier a disparu brutalement dans un combat contre un troll à panse-de-serpent, désormais recherché activement. Will Gallows abandonne sa grand-mère elfe, et part dans les mines de Deadrock à la poursuite de son ennemi, qu’il veut non pas tuer, mais ramener à Oretown pour qu’il soit jugé. La mission sera difficile, et Will aura bien besoin de l’aide de sa jument ailée Moonshine, d’une petite naine et de quelques fantômes…

D’ordinaire, on mêle les petits être mythiques et leurs pouvoirs, bref la fantasy, avec un univers moyen-âgeux des plus sépulcraux et mystérieux. Derek Keilty pulvérise ce lieu commun, et nous propulse au temps de la Ruée vers l’or, dans un décor d’opérette : une grosse roche en forme de cactus, au milieu du désert. Mais tout est considéré par le narrateur externe avec beaucoup de sérieux, et on adopte vite le petit héros aux grandes valeurs ainsi que son environnement de western. Will est gentil, attentif, serviable, et surtout il a une haute idée de la justice et de la tolérance. Evidemment, il fait tâche dans le monde dur des mines et des fraudes financières qu’elles cachent. Mais peu importe, il mène son petit bonhomme de chemin sans se laisser perturber. Il y a toutes les scènes de genre : poursuite sur le haut d’un wagon de train lancé à pleine vitesse, partie de poker suivi d’un règlement de comptes, enfermement au fond d’un filon éteint… Mille et une façons de frissonner sans risques, puisque Will semble définitivement né sous une bonne étoile, à moins qu’il n’ait provoqué lui-même sa chance, à force de se faire des amis quand il faut. Dès lors, on le voit bien continuer sa carrière de justicier !

Ecrit sur un rythme musclé, avec beaucoup d’humour (Moonshine est irrésistible), le roman comprend encore de nombreuses illustrations. Et là, j’ai été un peu déçue : tout droit sorties des années 80, elles m’ont fait penser à ces fameux livres de poche « dont vous êtes le héros »… Certes, elles sont habiles et amusantes aussi, mais je ne les ai pas trouvées complètement dans le ton du roman. Ceci dit, il suffit de les laisser de côté pour sauter à pieds joints dans le monde coloré et violent de Will. Et ça, je vous le conseille vivement !

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13 mai 2012

Ma Vie Océan - Mireille Disdero

Ma Vie Océan

De Mireille Disdero

Seuil jeunesse– avril 2012

Héloïse, seize ans, vient de perdre ses deux parents lors du tsunami qui a frappé les côtes thaïlandaises, en décembre 2004. Choquée, elle essaie de retrouver goût à la vie dans un centre au milieu des Alpes. Elle se fait une amie à l’optimisme sans failles, Katy, qui la pousse presque dans les bras du ténébreux Théo. Petit à petit, encouragée par la directrice de l’établissement et par un vieux gardien, Héloïse va envisager un avenir « Après » le drame.

Mireille Disdero dit aimer écrire sur des réalités, des psychologies aux prises avec le quotidien. La narratrice Héloïse rentre évidemment dans cette ligne, elle qui voit sa vie comme un océan où elle doit remonter du rivage vers la source (enfin, quelque chose comme cela, cela nous est expliqué à la fin). Je ne saurai pas trop comment expliquer la façon dont l’héroïne se sort de son état traumatique, c’est assurément bien fait, avec un naturel insensible. Mais j’aurais aimé davantage de détails. Pas des atermoiements sans fin sur les difficultés d’Héloïse, non, juste quelques précisions sur son environnement immédiat : que pense au fond d’elle la brave Katy, faire-valoir de l’héroïne ? D’où vient Théo, dont on ne sait (peut-être à dessein, mais je ne comprends pas vraiment) absolument rien ? Certains éléments aidants – la lecture de romans par Katy, le petit chat offert par le gardien, la cabane au fond du jardin – n’apparaissent qu’une ou deux fois, comme si l’auteure avait voulu remplir un catalogue de conditions vers l’acceptation du deuil. Héloïse se renferme sur elle-même, c’est normal, mais elle semble ne pas voir la douleur de ceux qui l’aident : un peu de clairvoyance m’aurait sans doute agréé, on peut toutefois estimer qu’elle est trop aveuglée par sa douleur pour se trouver égoïste. Le roman fait 166 pages : je lui en aurais donné 200, et davantage de sentiments approfondis, pour me plaire. Ma Vie Océan m’est apparu comme à la fois sincère et bancal, inachevé parce que tout n’a pas été dit en temps voulu.

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11 mai 2012

Wilma Tenderfoot tome 1 : L'Enigme des coeurs gelés - Emma Kennedy

Wilma Tenderfoot tome 1 : L’Enigme des cœurs gelés

De Emma Kennedy

Illustré par Nancy Pena

Traduit de l’anglais par Corinne Daniellot

Casterman – avril 2012

Wilma est une orpheline qui vit dans un miteux pensionnat de la partie basse de l’île de Cooper. Elle ne pense qu’à s’en aller, et voilà qu’ayant atteint l’âge requis, elle va pouvoir passer sur la partie haute de l’île, et devenir la domestique de Mme Ronchard. La vieille dame acariâtre dort la moitié du temps et Wilma comprend vite qu’elle peut faire à peu près ce qu’elle veut. Elle se découvre vite un ami et une famille en la personne d’un petit chien abandonné, Pétrin. Mais surtout, surtout, elle devient voisine du meilleur détective de l’île, Théodore P. Lebon. Depuis toujours, Wilma rêve de devenir son apprentie, avec le but ultime de retrouver qui étaient ses parents. En attendant de mener cette grande enquête, elle s’immisce dans un mystère autour d’un gros diamant disparu, et de cadavres au cœur gelé… Si Théodore Lebon aimerait bien que Wilma cesse de se mettre en danger, force va lui être de reconnaître que la petite fille et Pétrin ont la curiosité et la nervosité requises pour résoudre les énigmes.

L’humour pince-sans-rire fait toujours recette dans les romans pour les 8-12 ans, et, avec d’une part la dose de drame lié à la situation de Wilma, d’autre part l’énigme policière bon enfant (malgré les morts), le succès de la série était assuré ! Et mérité. A travers un narrateur externe très impliqué, l’auteur ne brade ni ses personnages – y compris les secondaires, y compris Pétrin -, ni son histoire échevelée mais pas simplette. Sincèrement, je n’ai pas vu venir la fin, tant les méchants avaient bien des têtes de méchants. Les illustrations rigolotes, sur plusieurs tons de gris, accompagnent bien le texte, mais regardez surtout les petites silhouettes à chaque début de chapitre. Ce ne sont jamais les mêmes, et elles traduisent parfaitement les états d’âme de la petite héroïne. A la fin de ce premier tome, qui est à la fois d’exposition et une aventure, Wilma est officiellement adoptée par Théodore Lebon (et son faire-valoir émotif, le brave inspecteur Lecitron). Nous la suivrons bientôt dans L’Enigme du poisson putride, certainement encore une enquête close mais qui fera avancer ses interrogations sur son passé personnel. Charmant et captivant !

« Encore un mort ? Et un pauvre garçon orphelin ? Quand je pense que nous n’en sommes même pas à la moitié de cette histoire. C’est affreux. Affreux. » (p. 130)

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Je ne vous ai pas parlé non plus du petit flip book de Pétrin en bas de la page. Tout est dans les détails, nous diraient Lebon et Wilma !

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10 mai 2012

Instinct tome 3 - Vincent Villeminot

Instinct volume 3

de Vincent Villeminot

Nathan – collection Blast – mars 2012 

A rebours de l’enthousiaste avis général, j’avais assez peu apprécié les deux premiers tomes d’Instinct : personnages au côté « djeunz » trop appuyé, intrigue alambiquée qui virait au gore… Je n’avais pas accroché. J’ai bien fait de persévérer, car le troisième et dernier livre de la série m’a réconciliée avec Tim, Flora et Shariff.

Livrés à eux-mêmes, poursuivis par le FBI, les jeunes gens font d’abord un passage par les Etats-Unis, dans l’espoir que Tim découvre enfin la vérité sur l’accident de ses parents. Il n’en sera rien, et Tim devra apprendre à tourner la page vers un avenir plus souriant avec son amoureuse Flora. Alors que le Canada et des faux papiers les attendent tous les trois, Shariff, dépressif depuis la mort de son père adoptif, fait faux bond à ses amis pour revenir en Suisse et régler ses comptes avec ceux qui ont dévoyé l’esprit de l’Institut. Tim et Flora se lancent à sa poursuite, un temps trop tard… Un temps trop tard ?

Nous sommes dans le registre du thriller traditionnel, avec chapitres courts, écriture tendue, courses-poursuites anxiogènes et nettoyages bluffants de traces sur Internet. Ce pourrait être de la grosse (et réussie) cavalerie menée tambour battant, d’une manière que l’on verrait facilement filmée. Mais nous connaissons aussi les caractères des personnages, leurs faiblesses et leurs fêlures, ce qui apporte une profondeur très discrète, presque implicite, au roman. Peu à peu et sur un ton grave, nous sentons évoluer les héros dans le rapport à leurs interrogations personnelles, leurs regrets du passé ou leurs inquiétudes du futur. Marqués irrémédiablement par la perte de l’Institut, chacun comprend la nécessité de trouver son propre chemin dans l’action, pas dans des pauses sentimentales surfaites ; même Shariff a abandonné son déguisement de chevalier zen. Attendez-vous à quelques grosses surprises, certaines cruelles, à l’image de la vie adulte dans laquelle nos jeunes hybrides vont se plonger.

Pour le meilleur et pour le pire, Vincent Villeminot offre une véritable fin à sa trilogie : un choix d’écriture courageux qu’il avait peut-être suivi tout du long de la série, mais que je n’ai su goûter qu’ici… et c’était vraiment très bon !

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09 mai 2012

Black Out - Brian Selznick

 Black Out

De Brian Selznick

Traduit de l’américain par Danièle Laruelle

Bayard jeunesse – avril 2012

Si j’avais apprécié la virtuosité de L’Invention de Hugo Cabret - du même auteur -, je ne sais pas trop pourquoi, l’histoire m’avait paru d’une très grande tristesse. Il y avait le goût amer d’un succès fané, d’une injustice non réparée et d’une nostalgie douloureusement tue. Voyons voir Black Out, sous le signe de l’orage qui bouleverse. L’auteur réutilise le fabuleux procédé de roman graphique, ou plutôt de « roman en mots et en images », comme il est indiqué sur la page de titre. Le coup de crayon est toujours aussi doué, dans les larges scènes de rue comme dans le portrait rapproché. Nous suivons deux histoires en parallèle autour de la ville de New-York : celle, écrite, de Ben en 1977 et celle, imagée en noir et blanc, de Rose en 1927. Ben et Rose sont sourds, orphelins ou peu aimés par leurs parents, et ils vont fuguer pour trouver du bonheur ailleurs. Ben part à la recherche de son père, Rose rejoint son frère adoré au musée d’histoire naturelle. Vous me direz, c’est tout aussi triste que la vie d’Hugo… Oui, mais un secret de famille se cache derrière successivement un diorama (une maquette) représentant des loups, un amour secret et une librairie fermée. Et beaucoup de tendresse naîtra de l’imbrication complexe des deux intrigues, à cinquante ans de distance… Jongler de l’une à l’autre tout du long est préférable à une lecture in extenso de chacune, afin de profiter de l’effet de surprise final. Brian Selznick maîtrise toujours un art du découpage narratif et d’une mise en lumière marquante, il sait poser sur ses personnages le regard juste et acéré qui nous les fera aimer. En postface, il explique longuement comment il en est venu à imaginer ce roman vibrant d’émotions (il y parle par ailleurs de références à des albums jeunesse, que je ne connaissais pas tous). Si la forme de Black Out ne nous étonne plus autant que son roman précédent, l’originalité et la limpidité de son inspiration continuent d’enchanter le lecteur. Aussi beau que troublant !

 

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08 mai 2012

La Chanson de Richard Strauss - Marcus Malte et Alexandra Huard

 La Chanson de Richard Strauss

de Marcus Malte

illustré par Alexandra Huard

Sarbacane – avril 2012

Deux petits garçons sont amis. Ils habitent le même immeuble, et partagent tout : billes pour jouer, blouses de l’école, bleus sur les genoux… Mais l’atmosphère du quartier devient de jour en jour davantage irrespirable, comme le chante une vieille dame à sa fenêtre, et comme le martèle une radio agressive. Richard, l’ami du narrateur, a peur et refuse de sortir dans la rue. Un matin, sans prévenir, les soldats arrivent et le garçonnet disparaît avec toute sa famille. Notre ami esseulé récupère le chien – noir et blanc, joli mélange – de Richard Strauss.

De ce dernier, on ne retiendra pas l’homonyme célèbre, mais la consonance juive de son nom. Quoique, il est bien question de musique, puisque le narrateur joue du violon et que, guidé par les paroles prémonitoires de la voisine, il compose ici une chanson en l’honneur de son ami, poétiquement parti rejoindre les étoiles. Rien n’exprime jamais clairement le génocide juif, et ce sont les images, immenses dans cet album étroit, qui nous disent les choses par leurs nombreux détails, réalistes ou symboliques. C’est une boutique fermée et marquée de la croix gammée, c’est un ciel rempli de chars et de soldats à la langue de vipère, ce sont encore des ombres et des fumées qui s’étalent, envahissent le quartier. Les immeubles montent de guingois, se rapprochent pour suggérer la menace grandissante, jusqu’à l’apothéose d’une aube bleue, où notre « chanteur » se réfugie dans les bras maternels, hésitant à comprendre l’horreur qui se joue derrière la porte.

Alexandra Huard nous avait beaucoup amusés avec La Chose, elle prouve ici que son dessin vif, coloré, paradoxalement moderne, s’accorde aussi très bien à rendre le drame. Quant à Marcus Malte, en quelques mots et quelques rimes qui disent l’innocence perdue de l’enfance, il sait nous faire frémir mieux que des longs discours. Il ne manque donc plus qu’une chose à cet hommage mélancolique : un CD, une mise en musique...

 

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Katsi - Martine et Caroline Laffon et Elise Mansot

Katsi : y a toujours des solutions !

de Martine et Caroline Laffon

illustrations d'Elise Mansot

De la Martinière jeunesse – collection Grandir et compagnie – mars 2012

Katsi, c'est quelques kilos de poils roux surmontés de mignonnes oreilles noires, un tempérament bien trempé mais aussi l'envie de ne faire de mal à personne. Alors, quand ses amis Pitch la grenouille et Nook l’ours débarquent à la maison tandis que lui a décidé de buller en lisant dans son canapé, il est bien embêté. Mais comme il est plein de bonne volonté, il réfléchit très fort et trouve une solution : il suggère à Pitch et Nook d'aller rendre visite à la grand-mère de leur ami Schrik le raton-laveur, qui s'est cassé la jambe. Et pendant ce temps-là, lui peut reprendre sa lecture...

Cette nouvelle série destinée aux plus jeunes ne prétend pas parler de philosophie, comme ce fut longtemps la mode, mais plutôt de vie en société, et de développement personnel. Les personnages d'animaux aux comportements humains permettent une identification tout en douceur. Par l'exemple de petites histoires bien choisies, les auteures montrent, dans chaque tome, un moment délicat et une des solutions possibles. Certes, les situations peuvent paraître un peu artificielles, mais c'est sans aucun doute efficace pour tirer une leçon de comportement. Nous ne sommes pas loin de la collection Mine de rien chez Gallimard, de Max et Lili aussi (pour des plus grands).

Carré, rembourré, l'objet est soigné, et les enfants accrocheront par le biais des illustrations tendres et malicieuses d'Elise Mansot : anthropomorphisant toute ce qui bouge (et ne bouge pas), pleines de petits détails amusants, ce sont elles qui donnent envie, qui font penser à l'album avant le documentaire - et c'est tant mieux.

Bienvenue à Katsi dans le monde (pas évident) de l'apprentissage pour les tout-petits !

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07 mai 2012

Cavale - Holly Goldberg Sloan

Cavale

de Holly Goldberg Sloan

traduit de l'américain par Nathalie Perronny

Gallimard jeunesse – mars 2012 

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Depuis dix ans, Sam et son jeune frère Riddle suivent sur les routes leur père, un fou dangereux qui les a littéralement enlevés, et qui cavale maintenant de vol en escroquerie. Sam est presque majeur, il pourrait fuir, mais n'en a même pas l'idée. Il cherche avant tout à s'occuper de Riddle, asthmatique, un peu autiste. Un jour, dans une église où il était venu écouter les chants, il rencontre Emily. Entre le vagabond et la fille choyée, c'est le coup de foudre. Les parents d'Emily, impressionnés par le courage de Sam et la situation de Riddle, se sentent également vite concernés. Alors que la vie pourrait enfin sourire aux deux frères, leur père, qui se doute de quelque chose, repart avec eux en pleine montagne...

Holly Goldberg Sloan est scénariste de films, c'est son premier roman. Il est facile de dire que oui, Cavale est très « visuel », détaillant les environnements, les situations à la façon d'un script (il n'est pas trop question des physiques). Il est facile de dire aussi que l'auteure a déployé un sens de la construction, du rythme et du suspens très efficaces. Enfin, il est évident qu'elle joue sur les émotions du lecteur, sur sa compassion plus que son identification avec les héros. Bref, on pourrait prétendre que Cavale, c'est avant tout un « film ». Mais ce serait oublier une écriture de qualité, travaillée, et une sincérité dans le propos qui ressort clairement, et d'une multitude de façons.

Les sentiments des personnages se devinent par leurs actions plutôt qu'ils ne sont exprimés platement, et chacun garde toujours sa pudeur. Le narrateur externe décortique systématiquement les événements pour faire voir leur enchaînement inéluctable, nous faisant un peu sourire mais surtout happant par là notre attention. Plusieurs intrigues se croisent, et aucune n'est bradée – on notera même un peu d'humour avec le pauvre Bobby, amoureux transi d'Emily et apprenti détective. L'amour que se portent Emily et Sam, ou les aventures des deux frères dans une nature hostile ne sont pas le clou du roman, qui tient à terminer sur une note peut-être pas réaliste, mais au moins crédible.

Au fil du récit, on s'interroge sur les notions de normalité, de charité, de libre-arbitre, sur les règles que l'on construit – pour soi ou à l'échelle d'une société – afin de se protéger. Comment se fait-il que Sam et Riddle n'aient pas réagi avant de rencontrer Emily ? Qu'est-ce qui pousse les parents de cette dernière à remuer ciel et terre pour les frères ? Pourquoi personne n'a jamais signalé ces gamins qui traînaient ? Au final, partant d'un fait divers, Holly Goldberg Sloan bâtit un gros roman captivant et plutôt profond, sans aucun misérabilisme. L’impeccable traduction de Nathalie Perronny achève ce beau travail tout en simplicité apparente. J'ai beaucoup aimé.

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Posté par Sophie Pilaire à 15:54 - Romans ados et jeunes adultes - Commentaires [2] - Rétroliens [0]
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