Dans le noir - John Rocco
Dans le noir
Auteur : John Rocco
Le Genévrier – 2012
New York, « une nuit d’été ordinaire ». Derrière les fenêtres d’un immeuble animé, toute la famille semble débordée : le père aux fourneaux, la mère devant l’ordinateur et la grande sœur pendue téléphone. La petite dernière doit quant à elle troquer avec dépit son jeu de société contre un jeu vidéo, faute de compagnie. Quand soudain tout s’arrête. Les lumières s’éteignent unes à unes et la ville entière est plongée dans le noir le plus complet. Après un bref instant de panique, la famille se réunit, et c’est dans l’ambiance tamisée des bougies que chacun redécouvre le plaisir d’être ensemble, tout simplement. Quand ils se décident à sortir de l’appartement, un spectacle inattendu s’offre à eux : complètement métamorphosé, leur quartier devient le théâtre d’une fête générale qui bat son plein des toits jusqu’aux rues. Ce retour aux sources leur est si bénéfique qu’une fois la lumière revenue, il suffit simplement que la fillette ait l’espièglerie de l’éteindre pour que tous se rassemblent autour de la boîte de jeu.
Les nouvelles technologies nous ont-elles isolés les uns des autres ? Récompensé par un Caldecott Honor en 2012, l’auteur jeunesse américain John Rocco interroge la solitude de nos sociétés modernes dans un album malicieux qui s’inspire des fameuses pannes de courant newyorkaises. Sans une once de cynisme, la morale de l’histoire est attendue mais reste très pertinente, prônant le retour à l’essentiel à une époque où les enfants sont exposés de plus en plus jeunes au pouvoir des écrans. On saluera également la mise en avant de valeurs positives par l’auteur, qui choisit d’illustrer la diversité ethnique au sein d’une même famille et la parité dans le couple : n’est-ce pas plaisant d’enfin voir Papa à la cuisine et Maman au bureau ?
Visuellement, l’album est très dynamique dans la disposition des cases et l’alternance des plans, si bien que les 48 pages défilent sans qu’on ne s’en rende compte. Si on peut regretter un certain manque de poésie dans le style graphique employé par l’auteur (jusque dans la typographie écrasante qui rappelle celle des comics), il n’est pas pour autant dénué de subtilité. L’aspect crayonné du trait apporte de l’authenticité au dessin, d’autant plus qu’il s’accompagne d’un travail de coloriste minutieux. Une grande importance est apportée au contraste et les jeux visuels qui en découlent animent avec intensité le récit. Au fil des pages, c’est un monde ludique se déploie sous nos yeux, un monde en changement perpétuel que la simple absence de lumière transforme en véritable terrain de jeu. John Rocco restitue la magie de cette nuit si particulière dans de très belles doubles pages qui jouent avec les ombres chinoises et les silhouettes, dévoilant ainsi une face cachée de ce paysage urbain pour notre plus grand plaisir.
À l’image de la coupure de courant qu’il raconte, Dans le noir se parcourt comme une parenthèse enjouée qui infuse de la fantaisie dans notre quotidien et propose un nouvel éclairage sur nos modes de vie.
Irène Sellier (Licence pro Métiers de l'édition Paris V)
