J'ai joué avec les loups - Gabriel Janer Manila
J'ai joué avec les loups
de Gabriel Janer Manila
traduit de l'espagnol (catalan) par Martine Desoille
Bayard jeunesse – collection Millézime – 2013
Né à la fin de la Seconde Guerre Mondiale dans un milieu rural excessivement pauvre, Marcos est vendu par son père à l'âge de six ans. Il devient l'employé, ou plutôt l'esclave, d'un propriétaire terrien qui l'envoie garder un grand troupeau de chèvres dans les montagnes. Au début, Marcos est accompagné d'un vieil homme, mais celui-ci disparaît bientôt. Et le garçonnet va survivre comme il peut, au milieu de la nature et des animaux. La couleuvre devient son ami, le renard aussi. Il joue avec les cabris autant qu'avec les louveteaux. De temps à autre, le marchand vient récupérer des chevreaux, et jette un sac de quignons de pain à Marcos. Le temps passe, l'enfant devient un jeune homme qui ne sait plus parler qu'en imitant la chouette ou la grenouille. Marcos est heureux, mais un garde-chasse le repère depuis la vallée et on entreprend de tirer le jeune homme de son ignorance de la civilisation...
Tiré d'une histoire vraie, ce beau roman a été écrit à partir d'enregistrements de Marcos, et après trente ans de maturation de la part de l'auteur Gabriel Janer Manila. Il faut dire que le sujet empreint d'émotion n'est pas facile, mais la façon parfois répétitive, un peu hésitante, finalement assez coupante et sautant d'une idée à l'autre qu'a le narrateur Marcos de s'exprimer est parfaitement choisie. Sans transition et avec l'attitude de celui qui ne pense qu'au présent, il nous explique comment il a construit un petit bassin à côté de sa grotte, comment il coupait les lapins de sa chasse pour les oiseaux, comment il a remise droite la jambe d'un cabris avec des morceaux d'écorce en guise d'attelle, etc. Cette re-découverte du monde qui nous entoure résonne merveilleusement, confirmant une fois encore la cruauté des hommes (vendre puis abandonner un enfant au milieu de nulle part...) et la perfectibilité du monde naturel, aussi dur soit-il.
De temps à autre, le garçon semble avoir regretté l'amour d'une mère, et se montre presque jaloux des marcassins de la laie. Mais son admiration, son affection profonde envers tous ces animaux à plumes et à poils qui ont composé sa famille durant treize ans ne se dément jamais. Les loups du titre y tiennent une place à part, seuls « amis » apparemment restés farouches. Entre véracité d'une communication intuitive et imagination d'un petit garçon livré à lui-même, les multiples anecdotes témoignent d'une fusion intense du « sauvage » avec son environnement – par exemple, la couleuvre lui aurait littéralement montré l'herbe à faire bouillir pour soigner son mal de ventre. Le récit est au passé, immensément nostalgique alors que Marcos raconte en quelques pages amères son retour à la ville. Et on se prend à penser que le roman nous appelle, là-bas, loin dans la vallée de la Sierra Morena, et nous demande juste un peu de respect afin de vivre en harmonie avec tout un écosystème présent bien avant nous...

« Dans ce coin perdu à l'écart du monde, je grandissais doucement, au rythme des saisons, au gré du chaud et du froid, des crues de la rivière après la pluie, sous la protection de la lune et du soleil. Je mesurais le temps qui passait à la longueur de mes cheveux et de mes ongles, à la distance qui ne cessait de s'allonger entre mes genoux et mes pieds. J'ai appris à regarder la vie avec des yeux grands comme des astres, qui embrassaient tout l'espace que je partageais avec les loups, le renard, la couleuvre et les chevreuils. Mon regard était énergique comme celui du loup, mystérieux comme celui du serpent, profond comme celui de l'aigle, insaisissable comme celui des biches qui descendaient des montagnes pour boire à la source du ruisseau. » (pp. 51-52)