Une (irrésistible) envie... de sucré - d'aimer - de dire oui - Meg Cabot
Une (irrésistible) envie de sucré
Une (irrésistible) envie d'aimer
Une (irrésistible) envie de dire oui
de Meg Cabot
traduit de l'américain par Florence Schneider
Albin Michel jeunesse – collection Wiz – 2007, 2008 et 2009, réédition en intégrale en 2013

Heather Wells, ancienne chanteuse pop pour ados, travaille désormais dans une résidence universitaire à New-York : elle surveille un dortoir, et peut en échange suivre des cours gratuitement. Gourmande, un peu enrobée mais pas complexée, elle est aussi amoureuse transie de son logeur, un détective privé. Au fil des tomes, Heather va être confrontée à de nombreux morts – étudiants et étudiantes, collègues -, et, devant la mollesse de la police, elle enquêtera en parallèle. Pas effrayée pour un sou, bien plus agacée par les dysfonctionnements de l'université et torturée par des questions sentimentales, Heather met donc les pieds dans le plat à chaque fois, quitte à se mettre en danger.
Parfois, l'intrigue se faufile en équilibre plein d'humour sur la parodie de vie de campus – comme dans Une irrésistible envie d'aimer, où les corps sont retrouvés à la cuisine, on devine dans quel état... – mais elle retombe toujours sur ses pattes, convaincante sous le ton très personnel employé par Heather, et surtout jamais bradée sur l'autel de la chick-litt. En trois tomes, cette intelligente (anti-)héroïne trentenaire prend une épaisseur dramatique qui la rapproche d’un personnage récurrent de romans policiers pour adultes. Tour à tour comique, fragile, volontaire, romantique, capable d'auto-dérision, elle est une narratrice atypique qui vit et agit à la façon d’une Bridget Jones (en moins désespérée), rendant l’identification par le lecteur facile.
Heather est une indépendante mais pas une solitaire, et elle retrouve des ami(e)s, des collègues de livre en livre. Ils ne font que tourner autour d'elle, tant sa personnalité forte et touchante porte littéralement chaque roman. Imparfaite donc humaine, elle tombe amoureuse facilement, se fait des films, pleure de déception et puis finalement rebondit : elle est une battante qui s'ignore. Cooper, le détective privé de ses rêves, reste le plus souvent en retrait, érigé en modèle inaccessible à la fois par son métier mystérieux et par sa beauté fait perdre ses moyens à la jeune femme. De fait, nous ne saurons rien de ce qu'il pense, et la révélation finale du troisième tome en étonnera plus d'un.
Quoique personnage adulte, Heather sera très vite adoptée par des grands adolescents, à partir de 15/16 ans. Le choix de suivre ce qui se passe dans son esprit minute par minute offre une impression de dynamisme : cette fine observatrice est capable de surveiller trois personnes et gérer deux problèmes simultanément, tout en ayant plusieurs idées à la seconde. Ses pensées intimes, toujours exprimées à rebours des interactions qu'elle entretient avec les autres protagonistes, créent également un fort effet de comique et induisent une complicité avec le lecteur. Dans Une irrésistible envie de dire oui, ses considérations sur un crumble à la cerise entrecoupent ainsi une discussion de type professionnel avec une étudiante en détresse... hum.
Cette trilogie confirme une fois encore la voix originale, un peu en décalage, de Meg Cabot dans la littérature pour filles. Il y a du sucré, mais il pétille, le côté policier bien corsé ne se dément jamais, et l'ensemble se déguste comme un bonbon tout en tenant sa route tranquille et solide. Plongée dans le milieu « cool » et alcoolisé des campus, souvent rattrapée par son passé de pop star dont elle se moque, Heather adopte une façon d'être singulière, entre le bon vivant et le fataliste, qui sonne de manière fraîche, réaliste. Nous tenons là une lecture-détente de haute volée à ne pas manquer !

« C’est comme si un millier de lames de rasoirs me lacéraient les mains… Je réalise alors que je me retiens à un câble métallique qui vibre encore frénétiquement, suite à la détonation. Cependant je résiste, car lui seul me sépare du gouffre. En d’autres termes, je me balance au-dessus du vide. Il y a un instant à peine, je me tenais sur le toit de l’ascenseur de service… et voilà que le toit s’est effondré sous mes pieds, aplati comme un paquet de chips. Des chips… miam miam. Marrant, les trucs qui vous traversent la tête, quand vous êtes à deux doigts de mourir. » (Une (irrésistible) envie de sucré, p. 309)
« Après une journée comme celle-ci, j’aspire à passer la soirée seule. J’ai l’intention de sortir ma vieille guitare, de faire une bonne série d’exercices, d’allumer un feu de cheminée et, blottie sur le divan, de regarder toutes les émissions de télé que j’ai enregistrées cette semaine. Il me semble qu’il reste, dans le frigo, de la nourriture de chez l’Indien. Je vais manger des samoussas et des nans devant America’s Next Top Model. Imagine-t-on meilleure façon de passer un vendredi soir ? Surtout à la fin d’une semaine pleine de corps sans tête et de jeunes dégénérés. » (Une (irrésistible) envie d’aimer, p. 747)