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Les riches heures de Fantasia
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8 avril 2013

Calpurnia - Jacqueline Kelly

Calpurnia

de Jacqueline Kelly

traduit de l'américain par Diane Ménard

Ecole des Loisirs - 2013

petitscoeurs

Texas, 1899. Calpurnia Tate a onze ans, bientôt douze. Elle s'ennuie dans la chaleur de l'été sur la plantation de coton de son père. Sa mère l'insupporte à vouloir faire d'elle, sa seule fille sur sept enfants, une parfaite demoiselle de salon. La fillette préfère se fondre dans la nature, et observer. Elle se pose des questions, finit par interroger son grand-père, un excentrique solitaire. Ce dernier lui fait alors lire Darwin, puis l'initie à la science par l'expérience. Calpurnia adore, et son bonheur atteint un comble lorsque son grand-père croit avoir découvert une nouvelle fleur. Il faut envoyer le plant pour expertise ; l'attente est longue et laisse le temps à la toute jeune fille de gamberger sur ses désirs futurs : se marier, jamais, aller à l'université, peut-être... Las, sa mère voit les choses d'un autre œil.

Une narratrice à la candeur adorable et à la personnalité décidée, un récit sur quelques mois qui laisse passer les saisons d'une nature luxuriante, une histoire développant un monde rural à l'aube d'une ère nouvelle... Le grand-père incarne les progrès de la science, à parcourir et récolter à travers les champs, à distiller les pacaniers, à s'émerveiller devant le téléphone ou la voiture. Le père symbolise davantage le sud rural, voire archaïque, où les noirs sont encore un peu considérés comme des esclaves et où la mère reste au foyer à soigner ses nerfs.

Calpurnia, rendue solitaire parmi tous ces frères, s'engouffre dans la brèche que lui offre ce grand-père, première personne qui la distingue enfin. En elle, il y a certes un véritable goût pour les sciences (et la beauté de la nature), mais aussi une volonté farouche d'échapper au destin tout tracé des femmes de son époque. Elle n'aime pas voir sa famille évoluer, peste contre les amours naissantes de ses frères, appréhende son premier bal... L'enfance lui convient très bien, rassurante et fiable.

La découverte de la fleur, le passage au XXème siècle vont toutefois constituer pour elle un espoir, une chance de se projeter dans des idées nouvelles. 1914 est encore loin, l'époque est joyeuse (quoique marquée par la guerre de Sécession) et on adore laisser rêver cette fillette formidable. Elle grandit en hésitant, et son environnement mute à une vitesse extrêmement rapide : Calpurnia voudrait alors tout, tout de suite, sans prendre vraiment conscience du poids des traditions.

L'écriture et la traduction sont d'une qualité exemplaire que je n'ai pas cessée d'apprécier. Calpurnia observe beaucoup, elle ressent aussi mais ne s'emporte jamais. En bonne scientifique, elle réfléchit – un petit peu ! -, ce qui ne l'empêche pas de faire également preuve de contrariété, d'humour... On ne peut pas parler d'écriture chaleureuse (elle est trop solide pour cela), mais plutôt malicieuse, sous une confiance absolue dans la vie. Parfois difficiles à décrypter, les têtes de chapitres offrent des citations certainement issues de Darwin, censées éclairer le chemin de notre héroïne.

Maîtrisé dans tous ses aspects et dans les liens tissés entre eux, Calpurnia est un roman époustouflant, d'une intense richesse thématique et narrative. A lire à partir de 14 ans pour savoir l'apprécier !

 Quelques extraits valent parfois mieux qu'un long discours...

« En continuant notre promenade, nous trouvâmes un sentier régulièrement emprunté par des cerfs, et parsemé de crottes. Nous décidâmes de nous asseoir et d'attendre en silence. Une biche à queue blanche apparut, sans faire aucun bruit. [...] Elle tourna son long cou, me regarda dans les yeux, et pour la première fois je compris l'expression 'yeux de biche'. Ses yeux d'un brun profond étaient immenses, son regard d'une douceur infinie. Ses grandes oreilles remuaient dans toutes les directions, indépendamment l'une de l'autre. Un rayon de soleil éclaira ses oreilles richement irriguées, leur donnant une teinte rose et brillante. Je me dis que c'était la créature la plus merveilleuse que j'aie jamais vue, lorsque, quelques secondes plus tard, son faon tacheté apparut d'un pas dansant. Oh, ce faon me brisa le coeur avec son visage si doux, ses pattes incroyablement fines, son pelage encore duveteux. J'aurais voulu le prendre dans mes bras et le protéger de ce qui l'attendait inévitablement : les coyotes, la faim, les chasseurs. » (pp. 46-47)

« J'avais toujours pensé que je n'étais pas comme les autres filles. Je n'appartenais pas à leur espèce. J'étais différente. Je n'avais jamais pensé que mon avenir serait le même que le leur. Mais à présent je comprenais que je m'étais trompée, et que j'étais exactement comme les autres filles. J'étais censée consacrer ma vie à une maison, un mari, des enfants. Il était prévu que j'abandonne mes études d'histoire naturelle, mon carnet, ma rivière bien-aimée. Il y avait un côté malfaisant dans toute cette couture, cette cuisine qu'on voulait sans arrêt m'imposer, dans les leçons mortellement ennuyeuses que j'avais essayé d'éviter et de repousser. Je me sentis à la fois brûlante et glacée. Ma vie ne s'étendait pas devant moi avec la Plante à l'horizon, finalement. Ma vie était confisquée. Comment ne m'en étais-je pas aperçue ? J'étais prise au piège. Un coyote, avec sa patte dans le piège. » (p. 273)

« Mon grand-père m'avait donné l'ouvrage de Mr. Darwin à lire. Il m'avait donné la possibilité de vivre une vie différente. Mais tout cela ne comptait pas. Ce qui m'était destiné, c'était La Science de la tenue du ménage. J'étais aveugle. J'étais pitoyable. Le siècle allait change, ma propre petite vie ne changerait pas avec lui. Ma propre petite vie. Celle à laquelle j'avais intérêt à m'habituer. Je pleurai de nouveau comme une fontaine, versant un torrent de larmes et me mouchant dans le mouchoir détrempé de Mr. O'Flanagan. » (p. 388)

 

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Commentaires
M
Je viens de le commencer ce soir. Je m'y sens tellement bien. Une bonne conteuse que Jacqueline Kelly. Ton billet m'encourage à continuer avec plaisir! :)
B
et une jolie couverture très tentante en plus :-)
S
Il va être difficile de passer à coté! Noté :)
G
((comme tous les autres qui étaient ds ma valise!))
G
Nom d'un ptit bonhomme, il était dans ma valise celui-là, pas ouvert... comme tous les autres!
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