172 Heures - Johan Harstad
172 Heures
de Johan Harstad
traduit du norvégien par Jean-Baptiste Coursaud
Albin Michel – collection Wiz – 2013

Cent soixante douze heures, soit environ huit jours et huit nuits, c'est le temps que sont censés passer trois adolescents - Antoine le Français, Mia la Norvégienne et Midori la Japonaise – sur une base lunaire construite dans les années 1970 par les Etats-Unis, et dont la NASA avait soigneusement tu l'existence jusqu'à maintenant (nous sommes en 2019). Nos héros ont en effet gagné un grand concours planétaire, et l'agence spatiale américaine, soucieuse de redorer son image et par la suite de débloquer de nouveaux budgets, leur offre un aller-retour gratuit sur la Lune. L'effet de publicité est énorme, personne n'ayant officiellement parcouru l'astre depuis 1969.
Une lourde préparation a lieu à Houston, et chacun fait taire ses petites angoisses pour laisser place à l'excitation. Les jeunes gens apprennent à se connaître, à connaître aussi l'équipe d'astronautes et d'ingénieurs chevronnés qui va les accompagner. Enfin, c'est le départ. Le voyage dans l'espace de quatre jours se passe bien, l'alunissage aussi. On atteint la base, poussiéreuse mais en état. Et puis... très vite, brutalement, tout se détraque. On essaie de réparer ce fichu système électrique, on rationalise, mais on comprend rapidement que quelque chose d'autre se joue en coulisses...
Quand j'ai commencé le roman, je n'avais même pas lu la présentation de la quatrième de couverture. L'exposition est conséquente – les trois adolescents aux problématiques différentes, le concours présenté comme une stratégie de la NASA, l'intense aura marketing qu'il suscite – et je pensais m'orienter vers des thématiques du type théorie du complot, monde virtuel versus monde réel, dangers de la célébrité éphémère chez les jeunes. Il y a un peu de ça, surtout du côté secret-défense, mais ce n'est absolument pas tout. D'abord, c'est bien sérieux, et oui, la NASA va dépenser des millions pour envoyer des civils dans les airs ! Je vous dis, quand on n'a pas lu la quatrième de couverture, on est un peu happés, dépassés, sans doute comme les personnages du livre peuvent l'être, et on ne réalise pas vraiment qu'il s'agit d'un vrai voyage sur la Lune.
Et c'est là que ça devient diablement intéressant. Dès que la préparation (six mois) commence, on se dit que ça ne peut pas se passer comme sur des roulettes : il y aura des soucis, que ce soit pendant le voyage ou au retour. On attend, on avance en suivant alternativement les héros – le narrateur omniscient ne se fixe pas franchement sur quelqu'un en particulier. Des esquisses de psychologies se dessinent. La pression monte, la fusée décolle, le langage hyper-codifié de tous ces gens hyper-intelligents impressionne. Il va forcément arriver quelque chose dans les pages qui suivent, mais j'avoue que je ne m'attendais pas à une action critique aussi rapide, aussi forte ! Alors, oui, il faut aimer avoir peur, il faut aimer l'horreur suggérée, il faut avoir le cœur bien accroché et la lumière allumée (quand Sophie lit ce genre de romans, Fantasia a toujours la bonne idée de surgir de nulle part tel un petit fantôme).
On n'est jamais déçu, pas une seule phrase n'est de trop, pas une seule ne manque non plus : un équilibre autour de ce que l'on sait, de ce que l'on devine se crée subtilement, forçant à tourner la page pour évidemment tomber de Charybde en Scylla (sans que l'on comprenne guère plus ce qui menace nos héros). Via un retraité d'un centre de recherches spatiales devenu sénile, le rappel régulier, sur le sol terrestre, d'événements du passé déjà terrifiants à l'époque ne fera également qu'amplifier l'angoisse. Enfin, au moment où on ne les attendait plus, des informations pour le coup complètement flippantes car plausibles nous sont distillées (il faut savourer !) par le vétéran de l'équipage. C'est vraiment bien fait, ponctué de quelques photographies ou schémas judicieux, écrit puis traduit avec une qualité exemplaire, et, détrompez-vous, pas du tout pensé pour faire un film (comme c'est malheureusement assez souvent le cas).
Je ne veux évidemment pas trop en dire... N'attendez toutefois pas de réponses dans ce roman cruel : il sait se faire renversant jusqu'au final qui m'a laissée perplexe et très amusée à la fois. Une solide et attractive lecture à conseiller seulement dès 14 ans, pour éviter les cauchemars...
Lu récemment avec le même effet hyper-angoissant : 40 jours de nuit de Michelle Paver (Hachette, Black Moon).

« La tête penchée en arrière, considérant la fusée dans toute sa magnificence, Mia ne répondit pas. Elle pensa : Aujourd'hui commence une nouvelle ère. Quand je reviendrai, tout sera différent. Elle ignorait encore à quel point elle avait raison. Puisque tout serait radicalement différent. » (p. 209)