Rencontre avec Adeline Yzac
C’est avec grand plaisir que j’ai proposé une interview à Adeline Yzac et je la remercie d’avoir accepté d’y répondre. Cette écrivaine, native du Périgord, s’oriente très tôt vers des études de lettres modernes, d’espagnol et de linguistique à Montpellier. C’est à partir de 1989 qu’elle se consacre à l’écriture de contes, romans, nouvelles et poésies pour la jeunesse et les adultes. L’univers d’Adeline est très éclectique, elle y aborde des sujets socioculturels importants voire parfois tabous, comme l’alcoolisme, la sexualité (Jeu de mains), la maladie (Très vieux monsieur) … mais encore des histoires joyeuses, loufoques et touchantes (Tout doudou caramel mou). Adeline Yzac anime également, pour les enfants et pour les adultes, des ateliers d’écriture dans des bibliothèques, des écoles…que l’on peut retrouver sur ses blogs ICI et LA.
1/ Vous semblez, depuis vos débuts en 1995 avec Les larmes de mon père, être une passionnée de littérature jeunesse. Pourquoi cette voie ?
Tout d’abord, l’adjectif « passionnée » ne correspond pas à ce qui est advenu. Mon métier n’émane pas d’une passion mais d’un ordre des choses, d’une transmission qui s’est sans doute faite malgré moi. Née dans une famille paysanne qui pratique la polyculture (maïs, tabac, élevage, vigne…), je suis devenue écrivaine pour tout public ; ne pouvant reprendre la propriété, je me suis mise à pratiquer le hors-sol, à cultiver mon petit lopin de page d’écriture sur papier et/ou sur écran d’ordinateur… nouvelle, conte, roman, poésie, jeune public, public adulte… je continue ce labeur de la polyculture.
2/ Avez-vous reçu ou fait une formation particulière dans ce domaine ?
J’ai une formation universitaire (lettres, linguistique) mais celle-ci ne « sert » pas à l’écrivaine. C’est plutôt mon lien avec le monde (mes interrogations, mes étonnements, mes attentes, mes déceptions, mes fantaisies) qui est mon pousse-à-écrire. Et puis le goût que j’ai pour la langue, la parole, l’autre.
3/ Vous écrivez à la fois pour adultes et pour enfants, quelles sont les différences de styles et d’approches ?
La visée et la vision du monde demeurent les mêmes. Le travail sur la langue garde la même exigence des deux côtés. Offrir une parole qui émeuve, bouleverse, interroge, émerveille, mette en colère, déplace le regard, surprenne…
4/ Avez-vous un thème de prédilection en particulier ?
La question de ce que nous sommes en tant qu’humain, c’est-à-dire des êtres parlants et mortels, donc des êtres de désir, constitue l’axe essentiel de mon questionnement, de mon écriture.
5/ Vos histoires se déroulent souvent dans le Périgord, votre région natale, et vous semblez y attacher une affection toute particulière. Est-ce que cela vous a beaucoup inspiré dans les contes et histoires que vous avez écrits ?
Je ne dirai pas que le lieu d’origine « m’inspire ». Il est là, il est présent, silencieux, c’est un compagnonnage. Je dirai plutôt que je ne peux pas y échapper. Nos histoires de vie nous constituent et je constitue de l’écrit avec ce que je fus, ce que je suis, avec le regard que je porte sur le lieu d’origine.
6/ Pourquoi ce changement de thèmes plus sombres et sérieux, par rapport à vos débuts, par exemple en 2006 avec la question du handicap et de la différence abordée dans L’enfant à la bouche de silence, ou encore le thème de la pédophilie et la violence conjugale dans Les trois rives du fleuve ? Peut-on dire que votre littérature jeunesse est en quelque sorte engagée ?
La question de l’humain, je vous le disais, m’est essentielle. Je ne peux échapper à la destinée d’être née, de cheminer avec la vie, la mort, le désir, la joie, l’autre, les rencontres… et … la langue qui tente de dire le monde, ce que nous sommes, la confusion qui nous mal-guide parfois, l’étonnement qui nous bien-guide, nous pousse en avant en délicatesse… il y va de ma responsabilité. Et en tant qu’auteur, je tente le tout pour le tout, essayer de cerner (tout en sachant qu’il y a un impossible à dire et à écrire) ces éléments de la vie qui tourmentent ou illuminent (et parfois font les deux à la fois). C’est une place de veilleuse du monde, l’écrivaine est celle qui ne baisse pas les bras, ni les yeux.
7/ Vous arrivez dans vos deux derniers ouvrages de 2009 à dédramatiser, avec beaucoup de brio et de verve, des sujets bien souvent tabous dans la sphère familiale, comme la maladie ici d’Alzheimer avec Très vieux monsieur ou encore la sexualité chez l’adolescent avec Jeu de mains. Pourquoi avoir choisi ces thèmes ?
Les ai-je choisis ou bien m’ont-ils choisie ? En tant qu’écrivaine, je vais de l’avant, je vais explorer là où je ne suis pas. Que puis-je dire de la maladie d’Alzheimer dont je ne sais rien ? Que puis-je dire de la sexualité d’un garçon de quinze ans dont je ne sais rien ? J’en dis « quelque chose », je tourne autour du mystère. Les mots, le rythme de la langue, les images tentent de mettre en scène l’impossible à mettre en scène. L’art travaille sur cette lisière fragile, tendue, ardue de l’énigme d’être.
8/ Quels livres ont marqué votre enfance ? Vous ont-ils inspiré dans vos choix d’écritures de littérature jeunesse ?
Enfant, j’ai grandi dans une double culture ; l’oralité de la langue d’oc et l’écrit francophone ; j’ai peu lu ; nous parlions beaucoup ; j’ai reçu des milliers d’histoires, anecdotes, récits de guerre, débats politiques,… la voix « d’au-delà » famille et pays était la voix de la radio et des journaux. Le premier livre époustouflant que j’ai lu, je l’ai lu à quinze ans, c’était Le grand Meaulnes ; j’ai toujours un amour intense pour ce récit d’une inquiétante étrangeté. Et les êtres humains que nous sommes sont d’une inquiétante étrangeté. Ou d’une merveilleuse étrangeté. (cela répond à la question précédente, je crois, aussi)
9/ Avez-vous un livre en préparation dans la littérature jeunesse ?
Plusieurs. Je viens d’écrire un roman pour les 8-9 ans sur le tremblement de terre de Lorca, en Espagne ; je connais la ville, voici quelque chose à quoi on ne peut échapper.
10/ Si vous deviez conseiller un livre, ce serait...
Difficile de « conseiller » ! C’est comme « conseiller » un foie gras ou un vin ! Ma façon d’être est de parler (avec fougue !) d’un livre que j’aime, cela a de l’effet sur les amis, le public que je rencontre… chacun ira à sa guise s’acheter l’ouvrage ou me demandera si je veux bien lui prêter le mien… « conseiller », c’est un peu docte. En ce moment, je relis le livre d’Ismail Kadaré, Le palais des rêves. L’histoire me bouleverse.
Bibliographie :
Très vieux monsieur, auteur Adeline Yzac / illustrateur Eva Offredo, éditions du Rouergue, 2009
Jeu de mains, auteur Adeline Yzac, éditions du Rouergue, 2009
Le jour des oies sauvages, auteur Adeline Yzac, éditions du Rouergue, 2004
Tout doudou caramel mou, auteur Adeline Yzac / illustrateur Alice Faure, Alice éditions, 2002



Alexis Ganoote (Master1 PE - Université Versailles-St-Quentin)