Yujin et Yujin - LEE Geumyi
Yujin entame une nouvelle année de collège. Dans sa classe, une autre élève porte exactement les mêmes prénom et nom qu’elle. Coïncidence supplémentaire, les deux filles ont fréquenté l’école maternelle ensemble. Seulement, l’une ne s’en souvient pas du tout…
Attention, on frise le dédoublement au début : chacune des héroïnes prend la parole le temps d’un chapitre, sans transition entre les deux. Comme elles s’appellent pareil et qu’elles vivent des événements, un quotidien similaires, on peut vite perdre le fil… mais une fois le pacte de lecture accepté, on peut se concentrer sur l’histoire.
Très vite, la couleur est annoncée : un drame a assombri les années de maternelle, une histoire de pédophilie dont les deux Yujin ont été victimes. Seulement, elles ont vécu des suites différentes. D’un côté, « la grande Yujin » (c’est une question de taille) a affronté les conséquences avec l’aide de ses parents pour une fois présents, et elle pense s’en être sortie. Nous verrons que cela n’est pas si simple, notamment quand un garçon s’approche d’elle. De l’autre côté, « la petite Yujin » a subi un véritable lavage de cerveau de la part de sa famille honteuse. Elle ne se rappelle de rien, elle est devenue une écolière brillante, mais solitaire, à fleur de peau. Au contact l’une de l’autre, les jeunes filles mettent à jour leurs fêlures mal comblées. Après une crise finale violente, on peut imaginer un avenir positif : c’est un classique, mais long accouchement du récit.
L’idée d’écriture est originale, travaillée et sincère. Les héroïnes voient leurs individualités développées avec pudeur et réflexion, tandis que gravitent autour d’elles leurs familles et leurs quelques ami(e)s. L’accent n’est pas vraiment mis sur les viols durant la petite enfance (aucun détail cru…), mais davantage sur la façon de vivre avec, ou pas dans le cas de « la petite Yujin ». Leur évolution se fait insensiblement, par petites touches juste effleurées, souvent suggérées par le fait de quitter un personnage durant un chapitre. Le ton est vivant, brûlant même derrière tout un apprentissage de la politesse et des convenances.
Et puis, il y a tout le contexte de la société coréenne. La répartition des tâches dans la famille est très stricte : le père travaille dur et beaucoup, la mère reste souvent au foyer pour soigner la maison, les grands-parents jouent un rôle financier et peuvent donc se permettre de conseiller. Les enfants, eux, ont pour unique mission d’être le meilleur à l’école. Pour ce faire, en plus des heures de cours dans la journée, ils étudient le soir voire la nuit dans des instituts privés. La concurrence est intense, entretenue par les adultes qui comparent les résultats de leur progéniture, devenue un élément de leur propre réussite.
Ces aspects contemporains, vécus de l’intérieur et bien expliqués, sont ceux qui m’ont fait terminer le roman, car j’ai été un peu gênée de retrouver le même thème que celui d’un autre roman coréen récemment paru en français, Les Petits Pains de la pleine lune. Hasard de l’édition ou malaise d’une société trop dure avec elle-même ?? On dit bien qu’il n’y a pas de fumée sans feu…
Yujin et Yujin
De LEE Geumyi
Traduit du coréen par Lim Yeong-hee et Marie Boudewyn
Picquier jeunesse – avril 2011
18,50 euros

La petite Yujin :
« A cinq ans, déjà, je ne valais pas mieux qu’un bol cassé. Depuis, je me suis recollée tant bien que mal, à partir des morceaux que les grandes personnes de mon entourage ont ramassés, par souci de sauver les apparences. » (p. 162)
La grande Yujin :
« Qu’est-ce que ça veut dire au juste, une fille au passé aussi lourd ? Pourquoi cette histoire qui remonte à près de dix ans me poursuit-elle encore aujourd’hui alors que je croyais avoir tourné la page ? » (p. 181)