Delirium - Lauren Oliver
« Les êtres humains sont, par nature, imprévisibles, velléitaires et malheureux. Ce n’est qu’une fois leurs instincts animaux canalisés qu’ils peuvent se montrer responsables, fiables et heureux. » Le Livre des Trois S (p. 229)
A Portland, dans un futur que l’on peut qualifier de proche, les hommes et les femmes subissent une opération (le Protocole) à dix-huit ans, dans le but de ne plus ressentir de sentiments – et surtout celui de l’amour – et de vivre dans une harmonie parfaite. En effet, le gouvernement a estimé que « l’amor deliria nervosa » causait des dégâts mortels, et que la sécurité de la société nécessitait son éradication. La jeune Lena, à quelques mois de subir son Protocole, se réjouit de ne pas suivre la voie de sa mère, suicidée dans une crise de deliria. Mais son amie Hana se pose davantage de questions, et entraîne Lena avec elle. Lorsque la jeune fille rencontre Alex, un garçon qui vient de la Nature, derrière les frontières de la ville, son univers bascule définitivement. Si elle prend peu à peu conscience d’être infectée par l’amour, elle n’a plus du tout envie d’être guérie…
Ce gros roman (450 pages) a reçu quantité de critiques enthousiastes, à commencer par celles de Francesca et Clarabel. Et… c’est bien mérité ! L’écriture dense, pleine de suspense, porte une histoire de feu et de glace, complètement passionnée et passionnante !
La narratrice Lena est une jeune fille d’abord un peu fade au regard de son amie Hana. Conditionnée depuis l’enfance, traumatisée par une expérience familiale douloureuse, elle veut avant tout anesthésier ses émotions et oublier ses souvenirs. C’est paradoxalement ce qu’elle craint, l’amour, qui va la transformer. Sous l’influence douce mais obstinée d’Alex, elle apprend à se sentir jolie, intéressante ; elle gagne aussi une confiance en ses propres jugements. Elle découvre la liberté de penser, de se déplacer... et de remettre en cause les situations existantes.
Ecrite au présent et agrémentée de citations du Livre des Trois S (sûreté, santé et satisfaction), de comptines populaires et de manuels d'histoire officielle, l'action roule non pas à toute allure, mais avec un caractère implacable qui happe le lecteur à lui en couper le souffle. C'est très bien fait, et sans effets de style ou d'attente artificiels : on sent la sincérité de Lauren Oliver, immergée dans un univers qu'elle crée debout en bout.
Si le thème science-fictionnel du contrôle de la société est classique, Lauren Oliver l’enjolive donc d’une plume romanesque autant que politique, d’une intrigue complexe autant que limpide. Dans le dernier tiers du roman, deux événements précipitent la situation et ouvrent la voie au deuxième tome. Si l’un reste plein d’espérance, l’autre devrait faire tordre son mouchoir trempé ou avaler son chapeau à plus d’un lecteur ! On ne dit rien, si ce n'est que Lena comprendra mieux l'origine de son prénom, Magdalena, Madeleine...
Delirium
De Lauren Oliver
Traduit de l’américain par Alice Delarbre
Hachette – collection Black Moon – janvier 2011
18 euros

Après cette énorme dose d’émotions, ce bombardement d’amor deliria nervosa, Fantasia ne vous recommande pas le Protocole, mais au choix : - Le tome 2 de Delirium, Pandemonium (sortie prévue en 2012… ggnnn…) - Le précédent roman de l’auteur, Le Dernier Jour de ma vie. En anglais évidemment tout de suite (Before I Fall) ou en français le 6 avril 2011. 
Début de réseau de lectures…
- Le Meilleur des mondes d'Aldous Huxley (1932) et 1984 de George Orwell (1948) : Les Grand-Pères Fondateurs
- Les deux tomes de Linus Hoppe d’Anne Laure Bondoux (Bayard, 2001)
- Aussi libres qu’un rêve de Manon Fargetton (Mango, collection Autres mondes, 2001)
- La série Uglies de Scott Westerfeld (Pocket jeunesse, 2005)
- La Déclaration suivi de La Résistance de Gemma Malley (Naïve, 2007)
Ne touchant pas directement au corps, mais tout aussi effrayants, on peut penser à Fahrenheit 451 de Ray Bradbury (1953), Matin Brun de Franck Pavloff (Cheyne, 2002), La Brigade de l’œil de Guillaume Guéraud (Rouergue, 2007), etc.
J’arrête tout de suite : ce ne sont pas les systèmes totalitaires et tordus qui manquent à l’imagination des écrivains…