Le passage du diable

d'Anne Fine

traduit de l'anglais par Dominique Kugler

Ecole des loisirs - 2014

coeur mini mini

Angleterre, vers la fin du XIXème siècle. Daniel Cunningham ne connaît que les murs de sa chambre, au mieux la verdure du jardin l'été : depuis son plus jeune âge, sa mère le tient alité, solitaire, sous prétexte de maladie. Les voisins finissent par s'émotionner et Daniel est récupéré par un docteur et sa famille (la mère, les trois filles). Le garçon s'épanouit, oublie presque sa mère internée à l'asile. Le jour où il peut enfin la voir, elle se suicide.

Marqué par le drame, Daniel ne possède plus de son enfance qu'une magnifique maison de poupées qu'il partage avec Sophie, une des jeunes filles du docteur. Une drôle de poupée vient bientôt perturber leur jeux, semant violence et discorde. Pendant ce temps, le docteur recherche l'éventuelle famille de Daniel et lui découvre un oncle, capitaine au long cours, qui vit dans le manoir des Cunningham, pendant réel de la maison de poupées. Pas convaincu, Daniel rejoint son unique parent, qui se révèle d'humeur instable voire inquiétante. Martha et Thomas, les deux seuls domestiques encore présents, apprennent à Daniel les sombres mystères de son passé. Brisera-t-il la malédiction ?

La poupée qui vient hanter Daniel n'a rien à voir avec les gentils bébés de farine d'un autre roman d'Anne Fine. Commencée avec une inquiétante étrangeté dans une veine réaliste (le suicide de la mère...), l'histoire s'acoquine lentement avec le fantastique, et encore reste-t-il argumenté – l'oncle a voyagé et fréquenté des sorciers vaudou... De fait, le récit du sage Daniel reste tout du long crédible, et d'autant plus effrayant. On passe la façon un peu simple dont les domestiques révèlent des bribes de secrets au jeune narrateur, et on retient sa respiration dans cette immense maison, alors même que l'oncle n'est pas toujours présent ni actif. L'effroi naît de l'atmosphère et s'auto-entretient aux moindres déplacements du héros, aux ellipses parfois laissées vierges.

L'idée de la maison de poupées en tant que reflet du monde existant est machiavélique : jeu d'enfant dévoyé, mise en abyme, opposition constante entre la pétulance d'une Sophie et le caractère sombre de Daniel. Elle porte le roman comme une métaphore filée, au-delà des psychologies et des rebondissements de ce « journal » a posteriori, toujours finement construit. A la lecture, je n'ai cessé de penser à un vieux film en noir et blanc où le personnage principal errerait d'escalier en pièce vide, à la recherche de son salut jusqu'à une fin tragique et folle. La couverture soignée, gothique, ne fait elle aussi qu'inviter à une peinture sans concessions de la nature humaine. Vibrant et angoissant ! (A partir de 13 ans environ)

Anne Fine, c'est encore la maman du Chat assassin, le copain de Fantasia... un peu d'éclectisme n'a jamais nui !

IMG_8770