Double Jeu

de Judy Blundell

traduit de l'américain par Cécile Dutheil de la Rochère

Albin Michel – collection Wiz – 2013

petitscoeurs

Kit Corrigan, une des deux filles des triplés Corrigan qui ont fait les beaux jours de publicités dans les années 1930, est devenue une jolie danseuse et chanteuse. En cette fin d'année 1950, elle est bien décidée à faire carrière à New-York, où elle vient de débarquer munie de sa seule valise et de son enthousiasme. Elle aurait préféré venir accompagnée de son petit ami Billy, malheureusement engagé dans la guerre de Corée. Le père de Billy, avocat proche de la mafia, subvient vite aux besoins de Kit afin de protéger l'avenir de son fils. Mais dans cette relation un tantinet malsaine, chacun va garder ses petits secrets...

On connaît mon (gros) faible pour les romans historiques, et j'avais déjà bien apprécié un précédent roman de Judy Blundel, Ce que j'ai vu et pourquoi j'ai menti, situé lui juste après la Seconde Guerre Mondiale, qui jouait également de mystères fatals. En quelques descriptions complètement intégrées dans le récit, facilitées malgré tout par le regard neuf de la provinciale narratrice, l'atmosphère est plantée, tout à la fois urbaine, nocturne, illégale, dangereuse, sensuelle. Nous sommes en 1950, nous sommes à Broadway - ou presque, Kit espère. La jeune fille (dix-sept ans) prend plaisir à se parer des vêtements offerts par Nate, le père de Billy, à jouer la danseuse de revue, à se promener dans le New-York enfiévré de l'époque. Elle craint davantage les menus services que lui demande Nate – tenir la conversation à un truand, faire transiter une valise... - mais se sent redevable, piégée comme la débutante naïve qu'elle a effectivement été. Comme si sa situation actuelle n'était pas suffisamment délicate, on comprend au gré de ses souvenirs que Kit a tu à Nate sa ou plutôt ses disputes successives avec Billy, dont elle appréhende forcément le retour en permission.

L'histoire se révèle donc vite toute tordue, proche d'un roman noir au sens classique du terme, et on attend le meurtre, le viol, bref une action violente et glauque qui nous fera frémir et dévoilera la vérité – à propos de quoi ? On ne sait pas encore, mais cela n'a pas d'importance, le suspens monte. Il n'y en aura pas. En effet, Judy Blundell nous balade habilement, et nous entraînera finalement vers des considérations familiales : tout se joue au niveau de la sphère intime, avec des enfants qui continuent à porter le poids d'un passé qu'ils ne connaissent même pas. La construction est à cet égard superbe, revenant dans le temps selon ce dont veut se souvenir Kit, n'en abusant cependant jamais – tout est dans l'ellipse, et le lecteur reconstitue les strates multiples des événements par petits bouts. Chaque début de chapitre annonce le lieu et la date, et on se rend compte avec un certain étonnement, tant l'intrigue est racontée avec une distance flegmatique, que tout se joue sur un mois à peine, avec des remontées dans le temps ne dépassant pas les années 1920.

Ces allers-retours permettent à l'auteure de pointer du doigt la Grande Dépression, la Prohibition, puis la Seconde Guerre Mondiale, pas trop évoquée mais toujours en filigrane puisqu'on se prépare désormais à la bombe atomique, et qu'on chasse le « rouge » (les parents d'un ami new-yorkais de Kit sont des intellectuels menacés). C'est très très bien fait, avec des pistes qui s'éparpillent, qui nous bluffent, et une presque deuxième histoire/enquête qui n'apparaît qu'après la moitié du roman pour mieux se fondre dans le présent de Kit. Double Jeu est un roman comme je les adore personnellement, bien écrit sans aucune mièvrerie adolescente, maîtrisé dans sa volonté de coller aux canons de son genre – le roman noir - tout en jouant profondément de la psychologie des personnages. Je le conseille vivement, à lire dès 14 ans.

double jeu

« Il a effleuré mon coude en traversant une rue et j'ai senti une décharge me parcourir le corps. J'ai eu une intuition. Je savais que quelque chose allait se passer entre nous, mais quoi ? En tout cas, je ferais tout pour que ça ait lieu. Je n'avais jamais connu ma mère et je savais quel était le plus grand drame d'une vie : aimer et ne pas être aimé. » (p. 182) 

« J'ai entendu des gens parler de leur enfance pendant la Dépression en affirmant qu'ils n'avaient pas conscience d'être pauvres. Vous savez quoi ? Ils mentent. » (p. 229)