Belles dans la jungle : manuel de survie à l'usage des Miss en milieu hostile

de Libba Bray

traduit de l'anglais par Catherine Gibert

Gallimard jeunesse – 2013

Avec un titre pareil, on se demande bien ce qui nous attend : chick litt rigolote ? Romance sexy sur fond exotique ? Belles dans la jungle cache bien son jeu.

Nous démarrons avec un convoi aérien des Miss de tous les Etats d'Amérique. Elles s'apprêtent à participer au fameux concours Miss Fleur de beauté, qui récompense bien sûr esthétique, mais aussi tenue morale et dynamisme des jeunes filles. A la deuxième page du roman, l'avion s'écrase sur une île apparemment déserte. Boum. Les pilotes et tous les organisateurs sont morts, ainsi qu'une bonne partie des Miss (il y a cinquante Etats en Amérique).

Une grosse dizaine ont survécu, et commencent à s'inquiéter de la suite des événements : où est leur trousse à maquillage ? Comment va-t-on les repérer au milieu de nulle part ? Taylor, fille de militaire, prend alors les choses en main. Elle incite les filles à trouver de quoi manger, à construire quelques cases pour s'abriter, mais aussi et surtout à continuer à s'entraîner pour Miss Fleur de beauté. Toutes les Miss ne sont pas d'accord, et Adina avoue qu'elle s'est inscrite uniquement afin de prouver que l'intelligence est bien supérieure à la beauté.

Peu à peu, les vernis à ongles se craquellent. La jeune Indienne, la jolie Noire et la ravissante malentendante évoquent la difficulté des minorités à trouver une place dans la société ; on découvre qu'une des participantes est un transexuel, ancien chanteur de boys' band qui clame son droit à la différence ; la prude Miss Nebraska à la bague de pureté dévoile brusquement sa sensualité. Etc. La narration use de multiples points de vue et du discours indirect libre : chacune des filles peut ainsi témoigner à haute voix ou en son for intérieur de son malaise, de la pression souvent exercée par les parents afin d'atteindre un idéal de perfection qui n'était pas forcément le leur. Livrées à elles-mêmes en milieu hostile, elles rêvent enfin de hamburgers et de cheveux fous volant au vent...

Pendant ce temps agissent secrètement sur l'île des collaborateurs de la Firme (une sorte de multinationale aux branches aussi diverses que tentaculaires, par ailleurs organisatrice de Miss Fleur de beauté) : ils cherchent à passer un contrat d'armement avec un dangereux - et cinglé - dictateur que les Etats-Unis réprouvent. Nos Fleurs de beauté sont menacées... Heureusement, les acteurs de la série de télé-réalité Hardis Capitaines échouent leur bateau sur la plage de l'île, décidément très fréquentée : vont-ils pouvoir ou vouloir secourir nos héroïnes ?

Ce résumé un peu bazar donne le ton de ce gros roman complètement décalé, complètement hilarant, et aussi complètement pertinent. Les petits travers des Miss sont épinglés avec une malice géniale, tandis que dans le même temps, leurs sentiments profonds sont décrits attentivement : Libba Bray prend ses héroïnes au sérieux, et veut réhabiliter, derrière l'humour hautement ironique, l'image (ou une image, libre et moderne) de la femme.

Elle nous montre que la Miss apparemment la plus cruche n'est en fait que formatée pour l'être, et qu'elle recèle des trésors d'intelligence : il suffit d'aller les chercher, ce à quoi Adina s'applique tout du long du roman auprès de ses paires. Lorsque le sur-moi est trop fort, comme dans le cas de la convaincue Taylor, les bouleversements psychologiques sont tels qu'ils peuvent carrément entraîner la folie – ce passage en arrière-plan serait dramatique si traité de manière moins survoltée.

On craint un moment d'avoir un long défilé de toutes les différences possibles (handicap, minorité ethnique, homosexualité...). Le rythme trépidant, l'enrobage « bonbon au poivre » emportent l'adhésion. Il faut se laisser porter par les événements, les multiples détails follement drôles, et ne pas chercher à comprendre ce que font tous les personnages et pourquoi ils le font.

Je pensais quand même m'ennuyer au bout d'un moment, j'ai pourtant dévoré ce Belles dans la jungle qui alterne les modes de narration avec des notes de bas de page écrites par la Firme, des publicités loufoques ou des fiches de Miss qui se cherchent. C'est un roman à prendre à la légère, qui délivre bon gré mal gré son petit message féministe. Sa Majesté des mouches, version filles, et surtout version big humour.

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Fantasia aussi vit dans une petite case...