Silhouette

De Jean-Claude Mourlevat

Gallimard jeunesse – collection Scripto – 2013 

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Pour ses dix ans (2003-2013), la collection Scripto ne pouvait rêver meilleur ambassadeur que Jean-Claude Mourlevat, auteur de tout premier plan en littérature jeunesse. Il nous surprend ici encore, en quittant l’univers des gros romans fantastiques ou des fictions junior avec souvent de l'humour pour s’essayer à la nouvelle réaliste, et si possible piquante. De fait, c’est le cœur bien accroché et la curiosité en éveil que le lecteur va dévorer ces dix récits, chacun d’une vingtaine de pages environ.

Le genre de la nouvelle est totalement respecté, avec une installation rapide des personnages, une action ciblée, souvent la crispation sur un détail, un objet, et une fin percutante. C’est terriblement voire horriblement cruel à chaque fois, mais tellement plausible… On finit forcément par se reconnaître dans l’une ou l’autre des histoires.

Petit aperçu pour vous faire saliver… Ne vous inquiétez pas, je n'en dis vraiment pas trop.

Silhouette : Une femme amoureuse platonique d’un acteur depuis des années a enfin l’occasion de participer en tant que « silhouette » (c'est-à-dire une presque figurante) à son prochain film.

Case départ : Pour la première fois de sa vie, un jeune garçon part en vacances sans ses parents. La tâche de fermer la maison lui incombe. (Cette nouvelle est la préférée de Fantasia, vous comprendrez pourquoi en la lisant).

Pardon : Un homme pense qu’il ne lui reste plus que quelques mois à vivre. Il décide de partir à la recherche de tous ceux qu’il a blessés durant sa vie, pour leur demander pardon.

Love : Une jeune étudiante un peu timide part un an en Angleterre en tant qu’assistante dans un lycée. Elle est hébergée chez une singulière et maîtresse femme.

Ouessant : Un garçon raconte des bribes de son enfance, entre moments heureux et coups du sort – la famille n’est pas riche.

L’accord du participe : Un retraité féru du bon usage de Grevisse décide de punir un ministre qui accumule les fautes grammaticales dans ses interviews.

Dom Juan : un acteur de théâtre jouant Dom Juan a soudainement un trou de mémoire récurrent, au moment critique de dire que non, il n’est pas un libertin.

Mon oncle Chris : un jeune garçon se voit confier un grand secret par son oncle, voyageur au long cours et bourlingueur des mers qui détonne dans la famille.

Les jolis nuages : Une professeure juste à la retraite perd son mari. Pour s’occuper, elle apprend des poèmes par cœur, dans toutes les langues.

Un escroc : Celle-là, je vous la laisse découvrir ! Un machiavélique, réjouissant et inattendu pied-de-nez de l’auteur au reste de son livre, qui ne manquera pas de vous remuer l’esprit ! 

Inutile de vous dire que l’ensemble est très bien écrit, en phrases souvent courtes et simples, avec relativement peu de dialogues. Au choix, Jean-Claude Mourlevat utilise le « je » ou un narrateur externe, selon le degré d’intimité ou de froideur voulu, mais seulement deux fois le présent – justement pour les récits que j’ai trouvés les plus marquants. Chose que je fais rarement, j’ai effectué deux lectures : une première par addiction, par envie de savoir vite, et une deuxième pour savourer la construction habile, le mot justement placé ou le détail qui change tout, et pour décortiquer le moment où tout bascule… A lire, offrir, faire découvrir à partir de 14 ans et sans limite d’âge ! 

Pour Gaëlle à propos de l’expression « le pire n’est jamais certain » : quand j'ai vu ton billet, je n'avais pas encore lu le recueil. Je l’ai immédiatement comprise négativement, à la Voutch – c’est le titre d’un de ses albums -, alors que dans le contexte de Mourlevat, elle respirait plutôt l’optimisme… On ne se refait pas ;-)

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« Le doute m'est venu. Je ne serais sans doute jamais un écrivain. Je me contenterais de rester un lecteur. Cela ne m'a pas empêché de poursuivre mon rêve et d'imaginer des sujets de roman. Je les notais sur mon ordinateur, dans un fichier appelé « Idées ». Mais une idée n'a jamais fait un roman. Cela nécessite d'autres ingrédients : le temps, la technique, l'énergie, la persévérance. Après de nombreux débuts avortés, j'ai mis mon projet en attente, mais je souffrais en silence de sentir tout ce bouillonnement en moi et de ne pas parvenir à l'exprimer. » (Un escroc, p. 207)

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