Le Grillon : récit d'un enfant pirate

de Tristan Koëgel

Didier jeunesse – 2013

Parti pêcher avec ses parents au large des côtes somaliennes, le jeune narrateur, d'origine coréenne, devient subitement orphelin et apprenti-pirate. Malgré la dureté de la vie à bord, le garçonnet trouve sa place parmi les vieux loups de mer. L'océan est sa nouvelle maison, il finit par ne plus connaître rien d'autre à part les armes. On ne confie guère de secrets à ce petit bout, mais il comprend malgré tout qu'un échange très sérieux d'otages est prévu prochainement.

Absolument pas éduqué, celui qu'on surnomme le grillon (parce que cet insecte a un sens de la survie très développé), se réfugie dans un vieil imagier, et dans l'amitié imaginaire avec la petite fille dessinée en robe rouge, Dress. Puis les événements se précipitent, Grillon va rejoindre la terre, une première fois chez une femme et sa fille à l'odeur de pain d'épice, puis dans une institution française où on le rebaptise Mostefa (et d'où commence l'histoire, en fait). Mais Mogadiscio n'a plus rien à voir avec la paisible ville d'autrefois que lui racontait un des pirates, et l'appel du large, de la liberté, sera le plus fort...

Raconté par un enfant qui ne sait a priori ni lire ni écrire, le roman se teinte d'une oralité en phrases courtes ou syncopées qui s'enchaînent au fil des pensées, et finissent par composer un récit dense pas toujours facile à lire : Mostefa nous livre sa vie en vrac. Ce petit bonhomme sans famille, perdu parmi les méchants, est émouvant. Il parvient d'ailleurs à réveiller le bon côté de chacun ou presque ; les pirates bougons vont l'adopter, et lui montrer leurs faiblesses. Pour l'un ce sera un attachement irraisonné à un pot de fleurs et quelques grammes de terre, pour l'autre ce sera le regret éternel d'avoir vu sa famille persécutée par les « moines » (entendre des religieux de tout poil)...

Depuis l'océan, un lourd portrait politique de la Somalie se dessine et le point de vue factuel, naïf de Grillon n'en enlève aucune violence. Les scènes les plus brutales sont décrites avec une simplicité anesthésiante, noyées dans un flot de paroles qui signe peut-être le besoin de tenir à l'écart ce qui fait mal, de ne voir que les belles choses (Dress toute de rouge vêtue, par exemple). C'est un drôle de premier roman, réaliste dans son propos et volontiers onirique dans son traitement par un enfant, que Tristan Koëgel compose ici. Un roman ambitieux et férocement actuel, à lire dès 13 ans et à remettre utilement en contexte.

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« La ville se réveillait elle aussi. La lumière du soleil se déposait sur ses immeubles en ruine. Des immeubles comme je n'en avais jamais vus, immenses, étranges, sans toit. Ils en avaient eu un un jour, c'est sûr, on les voyait par terre. Tout était cassé. Des murs d'ordures s'élevaient un peu partout, des chiens se battaient pour les faire tomber, des enfants se battaient pour faire fuir les chiens. Si Warsame m'avait dit que cette ville, c'était Mogadiscio, là où Samatar buvait le thé sous les fleurs, je ne l'aurais jamais cru. On avait débarqué dans un tas d'ordures et de vieilles pierres. » (p. 117)