La vraie couleur de la vanille

De Sophie Chérer

Ecole des Loisirs – collection Medium – 2012 

Nous sommes en 1841, sur l’île Bourbon. Bébé orphelin d’esclaves noirs, Edmond est recueilli par un riche propriétaire de canne à sucre, vieux célibataire en mal de bonne action. Parce que son père adoptif est féru de botanique, Edmond connaîtra le nom latin de toutes les plantes de l’île. Et parce que son bienfaiteur a lu l’Emile de Rousseau, le jeune garçon se déplacera toujours en liberté sur le domaine. Jusqu’à voir ce qu’il n’aurait pas du voir, les relations entre blancs et noirs étant faites de violence et de soumission, comme il le comprend brutalement.

Désemparé, furieux, Edmond se venge sur des branches de vanille, provoquant ainsi, et pour la première fois, leur fécondation artificielle. La découverte va enrichir de manière phénoménale les cultivateurs de la petite île. Mais pas Edmond, laissé pour compte qui n’arrivera pas à trouver sa place après l’abolition de l’esclavage.
Sophie Chérer dit avoir porté en elle ce roman pendant quinze ans, s’être copieusement documentée, et son écriture, à la fois ciselée et implacable, servie par un narrateur externe très neutre, fuse d’un seul jet, ou plutôt semble éclore subitement telle une de ces plantes exubérantes de la prolifique Bourbon. Même le passage décisif lors duquel le jeune homme fait se reproduire la vanille résonne de manière limpide, presque évidente – alors que pour le coup, inventée.

Sophie Chérer s’attache d’abord à rendre, avant Edmond, un portrait complexe de l’île et son commerce triangulaire. De fait, le sort de notre héros semble pris dans un nuage de causes qui le dépasse complètement, et n’en ressort que plus poignant. Sa vie, de sa naissance à sa mort, est un vaste jeu de dupes où il n’aura pas eu son mot à dire – il est d’ailleurs fort peu question de ses sentiments, de ses aspirations, et son personnage ne se comprend qu’indirectement, à travers les opinions des autres ou des constations du narrateur. Si le lecteur peut le concevoir en temps d’esclavage, et ce malgré son « acculturation » enfantine si prometteuse, le phénomène pourra étonner après la fin de l’esclavage : Edmond avait toutes les cartes en main pour se saisir de son destin, et n’a pas su réagir, tout libre-arbitre brisé par son éducation et sa colère…

Mais il était grand temps de le dire, de le faire savoir : la vanille est née noire. Un très beau roman qui dépasse ce qui aurait pu rester une anecdote afin de retracer un monde heureusement disparu. A partir de 11-12 ans.

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La couleur de la crème à la vanille se trouve quelque part dans les poils changeants de Fantasia...

« Qu’allait devenir ce malheureux ? Ce bienheureux ? Comment d’ailleurs le qualifier ? Que penser de lui ? Il ne savait. Il revoyait ses yeux, il réentendait sa voix, sa prononciation parfaite. Oui, on avait envie de faire son ami de cet enfant paisible et scrupuleux. Mais Edmond était trop noir pour les Blancs, trop blanchi pour les Noirs, trop gâté pour les brimés, trop oisif pour les travailleurs, trop soumis pour les libres, trop naïf pour les adultes, trop édifié pour les enfants. Trop intelligent pour le commun des mortels. Nulle part il n’était à sa place. » (p. 88)