Le Coeur en braille

de Pascal Ruter

Didier jeunesse – juin 2012

Victor vit seul avec un père brocanteur, passionné de voitures Panhard. A l'école, c'est un élève très moyen qui collectionne les blagues pas méchantes. Il évolue, admiratif, dans l'ombre de son meilleur ami Haïçam, joueur d'échecs peu disert mais toujours pertinent. Et puis Victor rencontre Marie-José, rousse violoncelliste. Son cœur fait boum. Sous la douce influence de la jeune fille, Victor fait des efforts et obtient de meilleures notes. Il est heureux, comprend qu'il se sent non pas « plus intelligent », mais « plus vivant », malgré quelques petites disputes avec son amoureuse (personne n'est infaillible). C'est alors que Marie-José lui livre son terrible secret : elle est en train de perdre la vue, jusqu'à devenir aveugle. Portée par l'espoir de la réussite à un concours du conservatoire, la courageuse Marie-José demande à Victor de l'aider à finir l'année scolaire sans qu'aucun adulte ne se doute de rien. C'est le début d'un dangereux périple, entre visites au musée et poésies apprises par cœur.

Le délicat Victor a une assez piètre opinion de lui-même, alors qu'il ne devrait pas : il a l'intelligence du cœur et la poésie du quotidien en lui. Il sait voir sous les apparences, apprécier les qualités cachées de ses amis, et... réagir lorsque vraiment, la personne n'a aucune qualité – voir l'oreille mordue de la brute Van Gogh. Bref, sous ses dehors de cancre, pitre voire petit dur, Victor cache une âme fine et rare. D'une candeur rafraîchissante, son récit en « je » comporte des fulgurances aussi belles que profondes, et il va même jusqu'à réinventer Flaubert. Sa capacité d'auto-analyse est impressionnante, touchante car exprimée de manière très imagée, avec des comparaisons inventives tirées de son environnement (son père, lui aussi un peu fantaisiste, l'inspire beaucoup) ou de la littérature qu'il découvre grâce à Marie-José.

Mais le roman ne se contente pas d'un seul beau personnage, inventant une galerie d'adultes qui se cherchent, du conseiller d'éducation amateur de vélo à la prof de maths qui ne se remet pas de la perte d'un bébé. Haïçam le « respectable Egyptien » et son père, concierge du collège, servent de repères stables au jeune héros, qui, lorsqu'il leur demande un conseil ou de l'aide, se retrouve souvent à décoder et transposer une partie d'échecs dans ses problèmes. Il faut dire que l'intrépide et désespérée Marie-José lui cause bien du souci ! Son formidable quotient intellectuel ne lui a donné aucun sens des réalités, et Victor compense comme il peut. Leurs petites aventures sont impeccablement rythmées, avec un final que j'ai peut-être trouvé un peu facile, au moins attendu (c'est mon unique regret, et encore).

Capable de rassembler tout du long humour et émotion dans une seule et même phrase, baigné d'une atmosphère à la fois enfantine et grave, truffé de détails qui lui donnent du relief, Le Coeur en braille vous fera voir la vie et l'amour avec... le cœur, justement. Victor ne renierait pas Saint-Exupéry et son essentiel invisible pour les yeux. Un beau roman que l'on peut lire dès 10-11 ans, mais dont on appréciera sans doute davantage la saveur d'écriture à partir de 13 ans, et surtout sans limite !

 

CB

« Ensuite on a allumé la télévision, sur une chaîne culturelle, car maintenant, avec l'éducation que j'avais, et aussi avec l'ouverture artistique dont je bénéficiais grâce à Marie-José, je n'avais plus le droit de me laisser aller. » (p. 118)