Le Fil à recoudre les âmes

de Jean-Jacques Greif

Ecole des Loisirs – collection Medium – mai 2012

Nous connaissons la catastrophe d'Hiroshima. Nous savons moins (au moins en Europe) qu'à partir de la défaite américaine de Pearl Harbor, les Japonais vivant aux Etats-Unis, et leurs enfants nés sur le territoire, ont été soupçonnés d'espionnage, parqués dans des camps, voire rapatriés au Japon en échange de prisonniers américains. C'est ce qui arrive au jeune Kenichiro et à sa famille, obligés de vivre dans une portion de réserve indienne. Le garçon écrit à son ancienne institutrice, et ce sont ses lettres que nous lisons. Il raconte : les Japonais s'appuient sur la maxime « shikata ga nai » (« on n'y peut rien »), font contre mauvaise fortune bon cœur et organisent leur campement. Chacun trouve sa place dans un nouveau système de production : hôpital, potager, menuiserie... L'industrieux « péril jaune », qui n'avait rien demandé, montre toute sa résistance en en ce qu'il parvient à renverser la situation à son avantage : un camouflet pour les Américains, quand on y songe ! Excellent élève, Kenichiro suit l'école, et et tombe même amoureux de la fille de sa professeur, une russe juive.

Puis c'est l'exil au Japon, dans un pays où l'adolescent ne comprend rien. Il continue son journal à son ancienne maîtresse, rencontre la fragile et poétique Yuriko. Le roman enchaîne alors autour de cette tendre jeune fille, malheureusement présente lors de l'explosion de la bombe atomique à Hiroshima, phénomène que les Japonais ont baptisé Pika, de l'onomatopée pika-pika, quelque chose qui scintille... Yuriko en ressort orpheline, et meurtrie dans sa chair. Un homme d'Eglise la prend en charge avec un groupe d'autres filles : quelques années après la guerre, elles partent aux Etats-Unis pour y subir des opérations de chirurgie esthétique. La toujours sensible Yuriko est hébergée chez un physicien qui a participé (sans comprendre les objectifs) à la fabrication de la bombe nucléaire : la boucle est bouclée, le pardon plus ou moins accordé et Yuriko, de la côte est vers la côte ouest, peut retrouver Kenichiro.

Jean-Jacques Greif est passé maître dans l'art de romancer – à un sens noble du terme, mettre en fiction des émotions – les faits de société actuels ou historiques. Un pan de l'histoire de la Seconde Guerre Mondiale, inattendu et méconnu pour nous autres Européens, se dessine dans sa belle écriture touchante, solide et imagée. L'évocation d'Hiroshima révèle notamment une grande force, presque un lyrisme onirique qui fait mouche. On passe du « je » affirmé de Kenichiro à une hésitation entre le « je » et le « elle » pour la frêle Yuriko, avant une narration externe pacifiée qui clôture l'ouvrage. A la fois passionnant et sérieux, d'excellente qualité littéraire, Le Fil à recoudre les âmes (il faut préciser que Yuriko fera de la couture son métier) offre une vue étonnante et nuancée sur les vainqueurs de 39-45, et laisse toutefois chacun se forger sa propre opinion.

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