La Balade de Pell Ridley

De Meg Rosoff

Traduit de l’anglais par Dorothée Zumstein

Albin Michel – collection Wiz – mai 2012 

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Aujourd’hui, Pell se marie. Enfin, elle aurait du : la jeune fille s’enfuit aux aurores sur son cheval adoré, accompagné de son fragile petit frère Bean. Elle pense laisser derrière elle la misère, la promiscuité, l’arbitraire d’un père pasteur et alcoolique et un gentil mari dont elle dépasse trois fois l’intelligence. A la foire de Salisbury, Pell espère encore vendre son travail et son expérience des chevaux. Elle ne fait qu’y perdre son frère et sa monture. Désespérée, la jeune femme part à leur recherche et commence une errance à travers la plaine, d’abord en compagnie d’une gitane mystérieuse, puis de son chien Coquin. Elle remonte jusqu’à un braconnier, ami de l’homme qui l’a volée.

A contrario des précédents romans de Meg Rosoff qui jouaient d’hypothèses universelles et confinaient à des expériences philosophiques, La Balade de Pell Ridley est profondément ancré dans un lieu et une période historique : l’Angleterre victorienne des petites gens de province. Les villages se dépeuplent pour la ville et en milieu rural où évolue Pell, l’étranger fait peur tandis que la pauvreté croît en parallèle à l’exigence religieuse. Avant-gardiste pour ne pas dire féministe, rebelle dans l’âme, Pell bouscule ce petit monde. Elle se brûle les ailes, mais n’a jamais une once de regret. Suivi par un narrateur externe, ce magnifique personnage qui semble dégringoler de Charybde en Scylla nous émeut profondément (j’y suis allée deux trois fois de ma petite larme), à la fois dans son aventure personnelle et à travers le déroulé âpre qu’elle donne à voir de l’Angleterre : escrocs étourdis par l’alcool, fermiers qui exploitent leurs journaliers, asiles débilitants quand ils ne sont pas des mouroirs, etc. Le contexte est tout sauf réjouissant, on le devine réaliste…

Heureusement, de temps à autre et souvent dans un rapport avec la nature et l’animal, Pell fait une bonne rencontre qui lui permet d’avancer. Elle gagne peu à peu et chèrement le droit de devenir libre et de protéger ceux qu’elle aime ; sa relation silencieuse avec le braconnier sera d’autant plus belle et forte que choisie. Le récit linéaire ne perd jamais de sa puissance dramatique, mais n’hésite pas non plus à digresser sur des souvenirs, des petites histoires secondaires, des paysages… On se prend à admirer autant que détester ce pays sauvage dans lequel on aurait bien du mal à reconnaître l’Angleterre actuelle. On pense aussi à Thomas Hardy (Tess d’Urberville, Jude l’obscur pour la position sur le mariage) et à ses personnages féminins usés autant que portés par la vie et un courage hors normes. La Balade de Pell Ridley compose un roman impeccable, qui réussit à la fois à suivre une grande tradition du roman historique social et à garder une vivacité moderne, une fraîcheur d’émotions remarquable. Un chef d’œuvre du genre, à lire absolument.

2012-05-28 13