Dernier Métro

De Christophe Léon

La Joie de Lire – collection Encrage – janvier 2012 

Paris, début 1962. Daniel, seize ans, vit seul avec son père Maurice. Le jeune homme idolâtre ce moustachu ouvrier aux usines Renault de Billancourt, actif partisan communiste qui vend L’Huma les dimanches matins au marché. Pour faire comme lui, Daniel s’inscrit en cachette aux Jeunesses communistes. De son côté, Maurice encourage son fils à faire des études, dans l’objectif ultime de devenir fonctionnaire et de mener une vie plus aisée. C’est pourtant la fierté paternelle qui va entraîner les deux hommes vers une seule, mais irrattrapable action commune : Maurice et Daniel vont manifester, le 8 février 1962, pour la paix en Algérie.

Cinquante ans tout juste après l’affaire de la station de métro Charonne, Christophe Léon nous livre une vision des choses d’autant plus forte que vue à travers un regard innocent qu’il a pris le temps de construire, celui de Daniel dont ce sera la première manifestation. Loin du regard d’un historien qui chercherait à disséquer les comportements de part et d’autre, l’auteur (narrateur externe) prend radicalement position en faveur de ses héros. Tout le long du roman, nous suivons donc le quotidien sage de Daniel dans cette France en mutation, nous voyons grandir ses idéaux influencés par un Maurice galvanisé, par un grand-père retraité des chemins de fer. Comme tout adolescent, Daniel se voir devenir homme, se rêve héros. On ne sait pas trop ce qu’il comprend du communisme, si ce n’est l’idée de suprématie du Peuple, peut-être celle de pacifisme. Peu importe, il ne fait de mal à personne, se forge une personnalité, un avenir. Et puis, à la fin du roman, en l’espace de quelques heures, les choses dérapent, et une implacable machinerie se met en place. Sans déflorer le récit, on peut dire que les sentiments intenses d’un tout jeune homme vont supplanter la loi qui s’applique à tous. Mais où se situe-t-elle exactement, cette loi, au lendemain de la meurtrière manifestation ?… Par la grâce d’une intrigue choquante, avec une langue paradoxalement épurée et visuelle, Christophe Léon exprime tout un panel de nuances et d’émotions qui coupent le souffle, prennent aux tripes. Et on se dit que ce roman-là, ah oui, c’est un superbe pavé de (ou dans ?) notre mémoire collective… 

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« Daniel aimait son père. Un sentiment qui ne laissait pas d'étonner le garçon, tellement il entendait ses copains de lycée brocarder leurs parents, les traitant successivement de 'vieux cons' et 'd'emmerdeurs'. L'amour qu'il éprouvait pour Maurice était bien sûr filial, mais aussi empreint de respect. Qu'un homme comme lui, sans vraiment d'éducation, eût atteint un tel niveau d'engagement social, une telle conscience de ses devoirs envers les autres et de l'obligation de défendre les défavorisés était pour lui un sujet d'admiration. » (p. 66)

A lire aussi : la bande dessinée Dans l’Ombre de Charonne de Désirée et Alain Frappier (Mauconduit, 2012)