Après la lecture des Seigneurs de la rue de Magali Herbert sur le thème des sans domicile fixe, Fantasia est restée songeuse. Elle qui a un toit, des lits, une litière propre, un coin croquettes et des joujoux, elle a effectué une petite remise en cause et voulu en savoir plus sur l'auteure de ce roman sensible, et ses motivations. Petite interview :

Le sujet de la clochardisation est très peu traité en littérature de jeunesse. Pourquoi l'avoir choisi ?

Les seigneurs de la rue est une nouvelle que j’ai écrite à 27 ans, alors que je n’imaginais pas encore écrire… enfin, je veux dire « vraiment écrire ». Je n’ai donc pas choisi le sujet, je me suis contenté d’évoquer ce qui me tenait à cœur, à ce moment-là, sans me demander qui pourrait le lire ni pourquoi. J’étais une Parisienne qui fréquentait beaucoup les gares et le métro. Les clochards faisaient partie de mon quotidien, et d’une certaine façon, les rats aussi. C’est ainsi que nous faisons, nous, les romanciers, nous piochons dans notre quotidien pour façonner nos personnages, n’est-ce pas ? Je les regardais souvent, ces clochards, je parlais avec eux parfois. Il y en avait un, toujours coincé dans un coin de mur, derrière un magasin de surgelés. Il se tenait là pendant des heures, se réchauffant à la soufflerie des puissants moteurs de refroidissement. Combien de fois j’ai eu envie de m’approcher ?... Mais je savais qu’il était inaccessible. Il était tout juste une ombre. C’est lui qui m’a donné envie d’écrire cette histoire.

Quelques années plus tard, j’ai osé l’envoyer à un éditeur jeunesse, c’est vrai. Mais pour moi, c’était évident que le sujet intéresserait aussi les adolescents, car les clochards font partie de leur vie, comme ils font partie de la nôtre. Un jeune n’est pas moins choqué de voir quelqu’un assis sur le bitume froid d’une ville, il n’est pas moins compatissant envers lui que nous pouvons l’être, il n’est pas moins effrayé.

Vous alternez les points de vue entre le rat et l'humain, tous deux vus de façon extérieure. Pouvez-vous expliquer ce choix narratif ?

Comment narrer l’histoire de Paulo sinon d’un point de vue extérieur ? Nous ne pouvons être qu’extérieurs à cela. Nous ne pouvons qu’en parler. Aussi sobrement que possible. Quant au rat, il est pur instinct. Je voulais qu’il apparaisse comme la quintessence de sa race, l’évoquer autrement lui aurait ôté de son animalité. Pour l’alternance, elle permet d’installer les 2 personnages. Le lecteur mesure ainsi ce qui les sépare et ce qui les rapproche, il sent leur progression vers un même lieu, un même but : trouver un coin tranquille, car ils sont tous les deux las de courir. Jusqu’à la rencontre.

Vous ne « creusez » pas trop le passé du personnage humain, alors qu'il aurait été facile de jouer sur cette fibre. Est-ce volontaire ? Pourquoi ?

Oui, je n’ai pas senti le besoin d’en dire plus. Il y avait mille façons d’amener cet homme à cette situation tragique. J’ai choisi la plus banale parce que c’est malheureusement la plus courante et aussi la plus dramatique. Un événement apparemment insignifiant, qui change une vie : la perte d’un travail, le départ d’une compagne, et tout s’enchaîne, à une vitesse hallucinante. Je voulais que cela se résume à cela, car dans les faits, c’est précisément ainsi que cela se passe. Et personne n’imagine à quel point cela peut aller vite. D’ailleurs, le sujet qui m’intéressait le plus de traiter ne se trouvait pas dans le passé de Paulo mais bien dans ce moment, cet instant très court, dans cette rencontre qui allait changer sa vie encore une fois, ou plutôt changer la vision qu’il avait de sa vie.

Le roman présente une certaine douceur avec le personnage du rat, même s'il est repoussant (Fantasia ne les aime pas, elle !). Vous auriez pu choisir un chien (ou un chat, n'est-ce pas...). Pourquoi cet animal en particulier ?

Vous le trouvez repoussant ? Vraiment ? Ah oui, c’est vrai ! Désolée, Fantasia ! C’est que j’adore les rats, les souris, les cochons d’Inde, les hamsters, les… bon, bref, toutes les espèces de rongeurs me font craquer, les petits comme les grands. (En fait, il n’y a pas beaucoup d’animaux qui me déplaisent, à part peut-être les mille-pattes !) A l’époque, j’avais une amie qui me parlait souvent de son rat blanc. Elle l’avait adoré et me l’a si bien décrit que j’avais l’impression de l’avoir connu. Et puis, il m’arrivait d’apercevoir, la nuit, de gros rats noirs se faufiler sous les voitures en stationnement. J’aimais les voir détaler et s’engouffrer dans les bouches d’égout, j’imaginais leur vie là-dessous. Et puis, quel autre animal pouvait s’accorder avec un clochard ? Quel seigneur de la rue pouvait rencontrer Paulo ? Un rat, bien entendu.

Quels sont vos projets actuels ?

Mes projets ? J’en ai plein. Après la série en quatre tomes des Chasseurs de lumières, éditée chez Milan, j’ai eu envie de revenir à un public plus âgé. Mon prochain roman s’adressera donc aux adultes. Mais rassure-toi, Fantasia, je n’abandonne pas la littérature jeunesse pour autant. J’ai déjà commencé un roman fantastique pour ado et je pourrais bien revenir vers des textes plus sensibles, comme les seigneurs de la rue. D’ailleurs, j’ai quelques idées…

Fantasia a hâte de lire ça ! Merci beaucoup, Magali Herbert, du temps que vous nous avez accordé en plein cœur de l'été.

Pour suivre l'auteure, son site ici.