Fuir les Taliban

De André Boesberg

Traduit du néerlandais par Emmanuèle Sandron

Thierry Magnier – juin 2011

17 euros

 

Eté 1999, Afghanistan. Petit garçon tranquille, Sohaïl vit une enfance privilégiée dans sa famille unie. Ce qui ne l’empêche pas, en compagnie de son ami Obaïd, de constater les horreurs que subit son pays sous la houlette des Taliban. Cela va de l’obligation de porter le turban, la burqa jusqu’aux exécutions sommaires dont n’importe qui peut être victime. Mais aussi révoltant le régime soit-il, Sohaïl pourrait encore le supporter grâce au cocon familial. Eclairés, ses parents comparent la situation avec l’occupation russe et estiment sagement que les Taliban partiront bien un jour… Mais le garçon ne sait pas que son père devient, une fois sa boutique refermée, un actif opposant politique. Bientôt, il doit entrer dans la clandestinité. De leur côté et avec l’aide du grand-père, Sohaïl, sa sœur et sa mère enceinte vont fuir le pays pour l’Europe et les Pays-Bas. Le long périple transformera à jamais la vision du monde de Sohaïl.

 

L’histoire de Sohaïl est vraie, et on peut imaginer qu’André Boesberg l’a rencontré, discuté avec lui, évalué ses sentiments avant de se lancer dans l’écriture du roman. Au fil du texte, Sohaïl évoque ainsi des anecdotes précises qui l’ont fait réfléchir, ose de petites rebellions ciblées (souvent sous l’impulsion d’Obaïd avec son appareil photo) : des détails sonnant tellement intimes qu’ils ont difficilement pu être inventés. Tout l’art de l’auteur est alors de montrer comment un gamin insouciant devient un jeune homme responsable, et ce bien malgré lui !

 

Le narrateur Sohaïl alterne angoisses et indignations monologuées en italique, récit du quotidien banal – mais une découverte pour nous -, accélérations des drames successifs. La sobriété dans la relation des faits (pas d’insistance ni d’effets excessifs lors des scènes pénibles) les rend d’autant plus forts, iniques, démontant l’arbitraire par l’exemple. Il n’y aura qu’une courte conversation avec un Taliban, et encore s’agit-il d’un ami du grand-père qui cache ses avis pour sauver sa peau. On croise d’ailleurs fort peu ces « barbus », leur ombre planant simplement sur tout lieu, toute action dans la ville. La terreur parfaite…

 

Aux nombreux « parfois » de ses opinions qui traduisent tout l’aléatoire du régime, Sohaïl préfèrerait évidemment l’ordre rassurant des mathématiques étudiées en classe. Mais, fier de sa nationalité afghane, il assumera avec panache sinon succès le rôle de chef de famille au moment de la fuite. André Boesberg a la finesse de faire la part des choses entre une culture propre à une société et les dérives engendrées par quelques extrémistes au nom de la religion. Oui, Sohaïl allait à l’école tandis que sa sœur restait à la maison, mais non, elle ne lui est pas inférieure et apprend même la si utile langue anglaise.

 

Le roman de facture classique, puissante, se compose de trois parties : la stabilité avant le départ du père, la crispation croissante générée par son absence, et l’exil du reste de la famille. De manière étonnante, une longue partie est consacrée à cette errance vers les Pays-Bas, alors qu’il aurait été facile de « charger » les Taliban et de finir rapidement sur les gentils Européens. Encore une fois, l’auteur choisit une voie médiane, parle de la difficulté de quitter ses racines, de devenir un réfugié certes bienvenu mais sans ressources. D’ailleurs, le héros ne perd jamais espoir de revenir en Afghanistan, de retrouver son père…

 

Un beau roman au sujet sérieux qui se lit sans faillir.

 

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« Le sang ! Le sang et la peur ! Voilà ce qui gouverne mon pays ! Mais un jour, ce sera fini. Un jour, nous aurons le gouvernement que nous aurons choisi. Un jour, nous construirons des écoles et des hôpitaux. Des routes relieront nos villes. Et les cerfs-volants se presseront de nouveau dans le ciel de Kaboul, d’Herât et de Jalâlâbâd. » (p. 41)