Londres, maintenant. La jeune Ellen souffre d'une étrange maladie qui lui ôte toutes ses forces. En repos chez sa grand-mère, elle découvre les journaux intimes d'une aïeule dont elle porte le prénom. La lecture sera très dérangeante : la jeune fille raconte que son père, médecin, la jette plus ou moins dans les bras d'un homme atteint (lui aussi) d'une maladie du sang. Avec le recul, l'Ellen d'aujourd'hui comprend qu'il devait s'agir d'un vampire.

Des vampires ? Mouais... mais des vampires à la mode Celia Rees, et cela change tout ! Les créatures maléfiques très typées laissent largement la place à la psychologie des héros, en l'occurrence deux beaux portraits féminins et des figures secondaires soignées (à l'exception peut-être de la gentille infirmière de la fin). Celia Rees en a le secret, et elle adopte ici un ton pas très éloigné du Journal d'une sorcière : accumulation de petites péripéties quotidiennes, réflexions intimes des personnages, incompréhension des proches et/ou de la société, danger de mort à écarter. Sous des dehors fragiles pour l'une, soumis pour l'autre, les deux Ellen sont intelligentes, volontaires, déterminées. Elles dépassent leurs peurs, les usages de la société pour suivre ce que leur instinct leur dicte, le tout sans éclats et avec élégance. Le comte Fransz Szekelys et le docteur Franck Stacey n'avaient donc aucune chance face à elles, quoiqu'on aura pas mal frissonné entre temps.

Les aventures vampiriques restent relativement classiques – j'en aurais même aimé un peu plus - ; elles font pas mal penser dans leur atmosphère au Dracula de Bram Stoker (1897, également sous forme de journal). L'idée de vouloir donner à tout prix une explication rationnelle aux symptômes d'attaques ou d'envie de sang participe évidemment du suspense - on y croit, on y croit pas ? -, en même temps qu'elle donne une coloration très contemporaine aux événements : comme si le progrès, la science, ne pouvaient que triompher des mythes... Erreur ! Mais c'est définitivement la filiation entre les deux jeunes femmes à travers les époques, qui donne sa saveur originale au roman. Au fil du récit et en fait grâce aux vampires, on assiste à leur parcours similaire, à la transmission d'une force de vie, d'un goût d'aider l'autre à travers son métier – la médecine.Là aussi, j'aurais voulu en savoir plus !

Malédiction du sang compose finalement un roman de qualité ne faisant pas que mettre en scène des suceurs de sang, mais qui d'une part les interroge, d'autre part les rend complices d'une mémoire familiale. Joli !

Vu sur le site de Celia Rees : Blood Sinister (Malédiction du sang) serait initialement paru en 1996, soit avant Journal d'une sorcière (2000)... Une jeune auteure qui se faisait la main ?


 

Malédiction du sang

de Celia Rees

traduit de l'anglais par Anne-Judith Descombey

Seuil jeunesse – mars 2011

13,90 euros

 

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« Ellen aurait voulu poursuivre la lecture du journal de son arrière-arrière-grand-mère dès qu'elle aurait regagné sa chambre, mais le lait l'avait assoupie et elle avait du mal à se concentrer sur sa petite écriture bien nette. Abandonnant le passé, ses pensées dérivèrent vers l'avenir immédiat : quel temps ferait-il demain ? Que pourrait-elle bien raconter à Andy ? Et surtout, serait-elle en forme ? Cela faisait plusieurs jours qu'elle n'était pas sortie. Pourrait-elle tenir le coup sans s'évanouir, ou sans qu'il lui arrive rien d'aussi gênant ? » (p. 54)

 « 10 mars 1878. J'écris mon journal pour m'occuper l'esprit, pour détourner mes pensées de ce que je vais dire à mon père. Papa voudrait, ou plutôt a décidé que je repartirais avec le comte et la comtesse sur le continent. [...] Je vais vivre avec eux, voyager avec eux, découvrir le monde. Il estime que c'est pour moi une chance inespérée. [...] Pendant un instant, j'ai été incapable de saisir le sens de ses paroles. Quel monde ? De quoi parlait-il ? De bals et de débutantes ? Il sait pourtant que ce n'est pas ce que je veux. Je me moque du 'monde'. Je veux devenir médecin. Rien d'autre ne m'intéresse, ni maintenant, ni jamais. C'est ce que je désire depuis toujours. » (p. 140)

 

Merci aux éditions du Seuil pour cette lecture sanglante, mais pas que !